Les attentes des Français envers les journalistes, l’information et les médias

Une étude réalisée pour les Assises internationales du journalisme, en partenariat avec France Télévisions, France Médias Monde,Le Journal du Dimanche et Radio France

Pour près des deux tiers des Français (63 %),
les médias en France « disent tous la même chose ou presque »

Que pensent les Français de leurs médias d’information, de manière générale ? En perçoivent-ils la diversité ? Qu’en attendent-ils pour demain ?

Ces enjeux ne sont pas nouveaux, mais font leur retour au cœur de l’actualité avec le mouvement des gilets jaunes, marqué par une forte recrudescence des critiques envers les médias, qu’il s’agisse de celles – classiques et légitimes – sur le traitement del’information, ou de mises en causes plus extrêmes comme les violences verbales et physiques endurées par des journalistes sur le terrain au cours des dernières semaines.

Peut-on pour autant voir dans cette actualité un rejet croissant et généralisé des médias et des journalistes, auxquels seraient préférés aujourd’hui les réseaux sociaux et la communication directe entre citoyens connectés ? Notre enquête atténue ce constat, et montre un tableau plus complexe qu’il n’y paraît des opinions des Français vis-à-vis de leurs médias d’information, à la fois critique et exigeant.

L’actualité récente sans impact sur l’utilité perçue du journalisme

C’est le premier constat de cette enquête, qui vient atténuer l’image d’uneprofession qui serait en proie à un rejet croissant et généralisé : dans leur très grande majorité (91 %), les Français considèrent (toujours) le journalisme comme un métier « utile », un chiffre stable par rapport à l’année passée et qui n’est donc pas affecté par l’actualité récente. En outre, les opinions selon lesquelles « le journalisme est indispensable dans une société démocratique » (82 %) ou que « le journalisme existera toujours, car on ne peut pas imaginer une société sans médias » (85 %) sont également toujours aussi fortes, sans évolution significative en un an.

Cette utilité perçue du journalisme est de plus légitimée par des attentes croissantes de vérification de l’information face à la multiplication des « fake news » ou « infox » : ainsi la première attente du grand public à l’égard des médias – loin devant toutes les autres – est de « vérifier les informations fausses, les rumeurs, les désinformation » (66 % de citations, en hausse de 5 points en un an).

Pour autant, et c’est un des paradoxes croissant existant dans le lien entre citoyens et médias, la gratuité s’impose de plus en plus comme une « normalité » : seuls 37 % des Français sont d‘accord avec l’idée qu’ « une information se paie, elle n’est pas gratuite », en baisse de 3 points en un an.

Enfin, pour près d’un quart des personnes interrogées (24 %), « il est de moins en moins nécessaire de consulter directement les sites de médias en ligne » avec les réseaux sociaux : une opinion qui progresse de 6 points en un an.

Des critiques envers les médias largement partagées dans l’opinion publique

Mais le rôle et les pratiques des médias ne sont pas exempts de critiques.

Bien au contraire, les principales critiques adressées aux médias sont partagées par une très large majorité des Français : 77 % d’entre eux considèrent que les médias privilégient les informations sensationnelles ou la violence, 72 % qu’ils ne donnent pas la parole à tous de manière équitable, 70 % pensent que leur contenu est influencé par leurs actionnaires, 66 % qu’il est influencé par les personnalités politiques (compte tenu des financements publics), enfin 64 % pensent que les journalistes sont trop proches du pouvoir et des élites politiques et économiques…

Gilets jaunes : une majorité de Français pensent que le mouvement a été « mal couvert », mais pas toujours pour les mêmes raisons

Pour autant, derrière ces majorités apparemment homogènes sur la critique des médias se cachent aussi des attentes parfois contradictoires, que l’on peut mesurer notamment à travers la perception qu’ont les Français de la couverture médiatique du mouvement des gilets jaunes :

–  Ainsi, une (courte) majorité de la population (53 %) considère que « la plupart des médias ont mal couvert le mouvement des gilets jaunes, car ils n’ont montré que certains aspects du mouvement et n’ont pas donné la parole à tous ».

–  Mais derrière cette majorité apparente, deux opinions contradictoires voire divergentes apparaissent : 35 % des personnes interrogées considèrent que les médias ont davantage donné la parole à la majorité présidentielle, quand 18 % considèrent qu’ils ont davantage donné la parole aux gilets jaunes. Au final, seuls 34 % pensent que la parole a été donné « autant aux uns qu’aux autres ».

Ainsi, les critiques rassemblent souvent des attentes et des intérêts divergents selon les publics, selon leur vision de la société ou encore selon leur rapport à l’information.

Un rapport à l’information et aux médias qui diffère selon l’âge, le milieu social ou encore le territoire

Cette différenciation dans le rapport à l’information se retrouve sur plusieurs plans, avec une triple fracture générationnelle, sociale et territoriale :

– Dans l’identification des « médias » d’abord : à la question « quand on vous parle des médias, vous pensez à quoi, en priorité ? », les cadres et les retraités vont penser en priorité à la presse écrite, quand les employés et ouvriers et les habitants de zones rurales penseront spontanément à la télévision en général ou aux chaînesd’information en continu.

Dans la perception de la diversité des contenus médiatiques ensuite : si près des deux tiers des Français (63 %) trouvent que les médias « disent tous la même chose ou presque », des écarts importants existent entre les catégories populaires – 68 % des employés et ouvriers partagent ce constat – et les catégories aisées : 46 % des cadres pensent au contraire que les médias leur « proposent des approches très diverses de l’actualité ».

– Enfin, concernant le rapport à l’information : alors que la plupart des Français (71 %) font davantage confiance aux informations qu’ils trouvent par eux-mêmes dans les médias, plutôt que celles que relaie leur entourage sur les réseaux sociaux, cette affirmation est moins courante parmi les plus jeunes générations. Ainsi, 28 % des 18-24 ans (+5 points en un an) et 23 % des 25-34 ans (+9) font aujourd’hui davantage confiance à l’information qui est relayée par leurs proches que celle qu’ils trouvent directement dans les médias, et 47 % des 18-24 ans (40 % des 25-34 ans) pensent également qu’ « avec les réseaux sociaux, il est de moins en moins nécessaire de consulter directement les sites de médias en ligne ».

Les violences récentes envers les journalistes très largement condamnées, même si 15 % des personnes interrogées disent les « comprendre »

Si le grand public est majoritairement d’accord avec les critiques faites à l’égard des médias, on peut toutefois noter que les violences récentes sont très largement rejetées, puisque pour 77 % des Français, « quelles que soient les critiques que l’onpeut faire à l’égard des journalistes, il est inadmissible de s’en prendre physiquement à eux », même si 15 % déclarent à l’inverse « comprendre que des personnes s’enprennent physiquement à des journalistes parce qu’elles pensent qu’ils ne font pas bien leur travail et déforment la réalité » : un chiffre faible mais aussi trop élevé.

Enfin la responsabilité des politiques dans le rejet des médias est soulignée par une part importante des Français, qui sont notamment 72 % à considérer que « certains responsables politiques ont une part de responsabilité dans cette violence à l’égard des journalistes, en instrumentalisant la colère des gens ».

Des solutions populaires pour rapprocher citoyens et médias

Certaines solutions sont ainsi particulièrement appréciées, comme la création d’unconseil de presse qui pourrait rendre des avis sur la déontologie des pratiques journalistiques (74 %) ou encore la généralisation des « médiateurs » pour faire le lien entre les journalistes et leurs publics (68 %). Ce rôle de médiateur est d’ailleursappelé à se généraliser, puisque pour 56 % des Français, le journalisme a vocation à être « un intermédiaire entre pouvoir et contre-pouvoir ».

Aurélien Preud’homme
Directeur des études politiques