Le baromètre politique Viavoice – Libération – Mars 2019

Sondage réalisé par Viavoice pour Libération. Interviews effectuées en ligne les 19 et 20 février 2019.
Échantillon de 1004 personnes, représentatif de la population résidant en France métropolitaine âgée de 18 ans et plus.
Représentativité par la méthode des quotas appliquée aux critères suivants : sexe, âge, profession de l’interviewé, région et catégorie d’agglomération.
Les rappels de données antérieures présentés dans ce rapport sont issus des précédentes vagues du baromètre politique Viavoice pour Libération.

Au-delà des enjeux institutionnels et sécuritaires :

Une large majorité de Français souhaitent que l’exécutif« modifie largement » sa politique économique et sociale

Après un automne fortement chahuté par la contestation sociale des gilets jaunes, il pourrait être tentant pour la majorité de voir dans la période actuelle un « retour à la normale » sur le plan politique et social, avec des mobilisations en baisse, et un grand débat qui permet au couple exécutif de reprendre la main sur une situation qui semblait jusque-là lui échapper.

Pour autant, les résultats de notre étude font apparaître des fractures toujours vivaces au sein de la société française – fractures politiques, mais surtout fractures sociales et territoriales – qui ont toujours un impact majeur sur les opinions et les attentes citoyennes.

Hausses de popularité dans l’exécutif et soutien aux gilets jaunes en baisse…

Avec une hausse de 5 points depuis début décembre pour le président de la République et de 3 points pour le Premier ministre (tous deux à 28 % de « bonnes opinions »), le couple exécutif enraye ainsi une chute de popularité sans interruption durant un an (entre décembre 2017 et fin novembre 2018).

Autre satisfecit pour la majorité, certains ministres progressent dans le même temps :

–  Bruno Le Maire (+7 points à 28 %) et Gérald Darmanin (+3 à 19 %), dont les progressions peuvent s’expliquer notamment par le peu de dysfonctionnements générés par le prélèvement de l’impôt à la source depuis janvier ;

–  Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, à qui la gestion des enjeux sécuritaires autour des manifestations profite globalement (23 %, +4) ;

–  Ou encore le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux, particulièrement présent médiatiquement depuis le début de la crise, qui gagne 6 points (à 21 %).

Dans le même temps, le soutien aux gilets jaunes recule significativement : 36 % des Français soutiennent aujourd’hui le mouvement, en baisse de 17 points depuis fin novembre, contre 35 % qui déclarent le comprendre sans le soutenir (+4) et 20 % qui y sont opposés (+10). Enfin, pour 63 % des personnes interrogées, les gilets jaunes devraient « arrêter les manifestations et trouver d’autres modes d’action pour l’avenir ».

… mais des fractures politiques, sociales et territoriales toujours aussi marquées

Pour autant, derrière cette apparente « inversion des courbes » entre soutien à l’exécutif et soutien aux gilets jaunes, se cachent de fortes fractures politiques, sociales et territoriales, montrant que l’apparente « accalmie sociale » actuelle pourrait être relativement fragile.

Politiquement, d’abord, la progression du couple exécutif est surtout marquée auprès del’électorat de droite – Emmanuel Macron enregistre une hausse de 11 points de bonnes opinions auprès des sympathisants LR, Agir, UDI et Debout la France – un électorat qui semble à la fois satisfait de la réponse « sécuritaire » du gouvernement (76 % d’entre eux considèrent le projet de loi anticasseurs comme « nécessaire dans le contexte actuel) et dont l’opinion sur le mouvement des gilets jaunes s’est largement « retournée » : alors qu’en décembre 57 % des sympathisants de droite soutenaient les gilets jaunes, ils ne sont plus que 19 % aujourd’hui.

Sur le plan social ensuite, les opinions sur Emmanuel Macron restent très marquées selon la catégorie socio-professionnelle, puisque le Président est apprécié par 42 % des cadres mais seulement 29 % des professions intermédiaires et 19 % des employés et ouvriers.

Même constat sur le plan des territoires : les déplacements sur le « terrain » du Président de la République dans le cadre du grand débat ne lui a pas encore permis de renouer réellement avec les territoires ruraux et les petites villes, même si de (timides) progressions peuvent être mesurées (22 % de bonnes opinions dans les communes rurales, en hausse de 6 points).

Les débouchés politiques au mouvement des gilets jaunes et au grand débat ne pourront être uniquement sécuritaires et institutionnels

Dans ce contexte, les enjeux sécuritaires (loi anticasseurs) et institutionnels (référendum) apparaissent certes attendus mais aussi relativement secondaires face à la question sociale, qui reste au cœur des attentes de l’opinion publique :

–  Les deux tiers des Français (65 %) déclarant d’ailleurs qu’Emmanuel Macron « ne semble toujours pas comprendre la gravité de la crise politique et sociale actuelle », dont 72 % des professions intermédiaires et 75 % des habitants de communes rurales ;

–  Et 58 % des Français pensent que le président de la République et le gouvernement « doivent modifier largement » leur politique économique et sociale dans les mois à venir, contre seulement 25 % qui souhaitent une plus légère inflexion et 9 % qui réclament de garder le cap des politiques actuelles, sans changement.

Dans le détail, l’enjeu de la réorientation des politiques économiques et sociales fait encore une fois apparaître les fractures déjà mentionnées : si les sympathisants de gauche, les habitants des zones rurales ou péri-urbaines et enfin les catégories populaires souhaitent que l’exécutifmodifie largement ses politiques, les sympathisants de la majorité et les sympathisants de droite, et dans une moindre mesure les cadres, sont plus nombreux à souhaiter qu’il maintienne le cap des réformes, ou les infléchisse seulement à la marge à l’issue du grand débat.

La suite du quinquennat : rupture ou continuité ?

Ainsi, l’exécutif sera rapidement face à un dilemme sur le plan économique et social, autrement

plus « explosif » que les enjeux démocratiques et la tenue (ou non) d’un référendum.

Ce dilemme peut se résumer simplement, pour la majorité : faut-il continuer le train des réformes pour satisfaire son électorat actuel et une partie de l’électorat de centre-droit, ou engager une rupture politique et sociale attendue par une majorité de Français ?

Autrement dit, faut-il rassembler au risque de perdre son centre et sa droite, ou cliver au risque de se couper plus profondément de certaines catégories de Français ?

Le « tournant » du quinquennat a commencé en novembre avec les premières manifestations dans la rue et sur les ronds points ; reste à savoir, pour en mesurer pleinement l’impact, quels en seront les débouchés politiques dans les semaines et les mois à venir.

Aurélien Preud’homme
Directeur des études politiques