Conservateurs ou progressistes : un débat à dépasser

LE CERCLE/POINT DE VUE – Après le traditionnel clivage gauche/droite, nous assistons à une opposition artificielle entre conservateurs et progressistes. Il faut surmonter ces postures pour faire avancer le débat.

Depuis l’élection présidentielle, la posture macronienne surfe sur une conception de plus en plus ancrée dans les esprits à l’ère des contraintes budgétaires : le traditionnel clivage gauche/droite serait devenu obsolète face à la nécessité de réformer. Et le nouveau clivage se ferait  entre conservateurs et progressistes.

Une lecture rapide confirmerait que la société est perçue comme trop conservatrice par une majorité de l’opinion (38 %, contre 14 %, qui la jugent trop progressiste). Nous pourrions donc clamer haut et fort que nous sommes dans une société progressiste, c’est plutôt valorisant, profitons-en !

Une analyse plus poussée ouvre à davantage de scepticisme… Et d’ailleurs, un conservateur, est-ce une personne qui défend des valeurs dites « traditionnelles » ou quelqu’un qui refuse des réformes, quelle que soit leur nature ? Le mouvement est-il par nature progressiste ? La tradition par essence conservatrice ?

Absence de vision

Nous avons donc approfondi en demandant à chacun de nos interviewés pourquoi ils jugeaient notre société trop conservatrice ou trop progressiste. Et les résultats sont suffisamment flous pour indiquer que cette dichotomie ne segmente pas la population en groupes homogènes sur le plan idéologique.

Ainsi, parmi les 38 % qui jugent la société trop conservatrice, les arguments relèvent de visions divergentes de la société. Un patchwork idéologique fondé sur des arguments à la fois supposés de gauche(« On n’ose pas les grandes réformes sociétales : euthanasie, GPA, PMA,… »), supposés de droite (« Les acquis ne peuvent pas évoluer malgré la conjoncture et cela provoque trop de grèves »), ou privilégiant le mouvement (« A la moindre réforme, tout se bloque »).

Même logique pour ceux qui jugent la société trop progressiste. Des arguments liés à la fois à la peur d’une société déshumanisée (« Tout est fait pour favoriser les nouvelles technologies au détriment de l’humain »). Mais aussi des arguments classiques de gauche et de droite. Ce clivage conservateurs/progressistes illustre surtout une approche de la politique cantonnée à la gestion et laissant supposer qu’il n’y aurait qu’une seule bonne manière de résoudre chaque sujet. Sans préférence partisane. Sans vision.

Postures classiques

Il nous paraît urgent et nécessaire de mettre en place une grille de lecture de l’offre politique qui ne se cantonne pas au toilettage d’écuries présidentielles.

Bien entendu, nous pourrions toujours débattre en pilotage automatique concernant  la grève à la SNCF,   le niveau des aides sociales en France ou  le projet de réforme de l’audiovisuel public.Mais cela semble périphérique au regard du manque de références nous permettant de nous positionner sur les nouveaux enjeux sociétaux. Notamment en ce qui concerne les évolutions de la bioéthique, les possibilités offertes par le transhumanisme,  par l’IA,ou par des innovations sociétales telles que l’instauration d’un revenu universel (défendu à la fois par des ultralibéraux et par des socialistes traditionnels).

Quelle grille nous aidera à identifier des solutions face aux défis posés par le grand âge ? Quelle hiérarchie opérer parmi les nouvelles solidarités à construire ? Comment définir un avenir commun dans une société mondialisée tendant à se communautariser ?

Les controverses politiques de ces dernières années ont été saturées par des postures classiques, proposant uniquement de réparer ce qui ne fonctionnait plus. Il serait temps de développer de véritables débats pour confronter nos visions de long terme et choisir notre destin. Inventer du nouveau et non réparer l’ancien. Il en va de la survie de nos démocraties.

Serge Guérin est sociologue, professeur à l’Inseec. Arnaud Zegiermanest sociologue, cofondateur de Viavoice

Serge Guérin et Arnaud Zegierman