Le baromètre politique Viavoice – Libération – Septembre 2019 – L’inversion démocratique, ou le sacre du « civic power »

Sondage réalisé par Viavoice pour Libération.
Interviews effectuées en ligne du 9 au 12 septembre 2019.
Échantillon de 1008 personnes, représentatif de la population résidant en France métropolitaine, âgée de 18 ans et plus.
Représentativité par la méthode des quotas appliquée aux critères suivants : sexe, âge, profession de l’interviewé, région et catégorie d’agglomération.
Les rappels de données antérieures présentés dans ce rapport sont issus des précédentes vagues du baromètre politique Viavoice pour Libération.

Climat : à l’heure d’une prise de conscience massive

C’est entendu : face à l’ampleur des dérèglements climatiques, les pouvoirs publics français seraient fermement engagés.
Pourtant, loin de cette détermination affirmée, cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice-Libération révèle le sacre d’une tout autre vision : les Français, désormais massivement convaincus par l’urgence climatique, aspirent à une inversion de l’ordre démocratique, décriant le pouvoir politique au profit du « civic power ».

Le passé d’une illusion ? La « longue marche » de la démocratie politique en faveur du climat

Depuis l’accord de Paris (signé le 22 avril 2016) faisant suite à la COP21, la France se veut l’un des champions de l’exigence climatique, tançant les Etats-Unis et le Brésil pour leurs renoncements ou leurs indifférences coupables. Le président de la République lui-même a fait de cette année 2019 un temps d’engagement majeur :

–  Au terme du Grand débat national, le 25 avril, le chef de l’Etat a mis en place un Conseil de défense écologique, et plaidé en Europe pour un prix minimum du carbone, pour une taxe carbone aux frontières et pour une « finance verte plus ambitieuse » ;

–  Lors du G7 de Biarritz (24-26 août), précédé par le rappel du cri chiraquien « notre maison brûle », fut adopté un « plan pour l’Amazonie en flammes », et fut signée la « Charte de la biodiversité »,

Le politique agit. Mais cette histoire n’est-elle pas, déjà, le passé d’une illusion ?

Sous les proclamations du pouvoir politique, le sacre du « civic power »

De fait, le premier enseignement saillant des données livrées par notre étude est l’ampleur de la prise de conscience : l’immense majorité des Français (85 %) pense que le « dérèglement climatique » est « une réalité », et les trois quarts (77 %) parmi ces derniers estiment que « ce dérèglement » les « préoccupe au quotidien ».

Ce degré d’inquiétude relève de raisons puissantes : au-delà des canicules et des incendies qui ont prospéré cet été, l’immense majorité des Français (84 %) estime que le dérèglement climatique est dû à « l’activité humaine sur la Terre », et que cette mutation « provoquera des catastrophes » (80 %).

Mais loin d’engendrer un « appel au politique », cette prise de conscience nourrit un puissant désir d’empowerment civique : pour lutter contre le dérèglement climatique, 49 % des Français font confiance aux « citoyens », 55 % aux « ONG et aux associations », mais…. seuls 15 % « aux Etats et aux gouvernements », et 14 % aux « entreprises ». La messe (écologique) est dite : les pouvoirs publics et les entreprises peuvent s’engager, le crédit que leur accorde l’opinion est souvent réduit.

Alors de quoi cet éloge de la société civile est-il le nom ? S’agit-il d’un paradoxe qui conduirait à célébrer les citoyens peu armés en lieu et place des moyens étatiques ou financiers ? La réalité est autre : les entreprises apparaissent comme des puissances au service d’intérêts assurément particuliers, et le politique comme une impuissance au service d’un intérêt peut-être général… Et les ravages de cet été 2019 semblent achever de convaincre que ni les premières, ni le second, ne sont performatifs.

En contrepoint, les citoyens seraient-ils désarmés ? Tout au contraire : 83 % des personnes appelant à l’action citoyenne estiment que la meilleure arme est le « boycott » des « produits trop néfastes pour le climat ».

L’imposition d’un nouveau clivage politique durable ?

Pour sa part, le politique est majoritairement attendu pour une action véritablement transformatrice et à ce titre autoritaire : 61 % des Français aspirent à une action « beaucoup plus autoritaire » de l’Etat, imposant des « règles contraignantes », quand seuls 32 % privilégient la simple « incitation ».

Et cette exigence ouvre un nouveau clivage sensible et potentiellement violent, opposant les tenants d’une fermeté qui devrait s’imposer à tous pour conjurer les tragédies climatiques attendues, et les promoteurs de libertés individuelles de plus en plus menacées par les normes accumulées (opposition aux 80 km/heure). Le débat a déjà opposé une partie des écologistes et le président de la République. Surtout il divise en partie les sympathisants de gauche (71 % en faveur de l’autorité) et déchire ouvertement les sympathisants de droite (54 %) et RN (54 % également) : sous un registre plus éthique à gauche et plus libéral à droite, l’idée de liberté individuelle a de belles lettres de noblesse que l’impératif climatique vient heurter.

L’effet collatéral du dérèglement climatique : la déflagration démocratique

Sous l’épreuve du dérèglement climatique, ce qui se dessine est la possibilité d’une puissante déflagration démocratique. Non seulement la démocratie civique se voit réhabilitée au détriment de la démocratie politique, mais au sein de cette dernière, la tentation autoritaire et contraignante est à même de bousculer les clivages établis. Sous le grand enjeu de la planète bleue, c’est aussi celui de 2022 et de son autre planète (politique) qui se recompose.

François Miquet-Marty
Stewart Chau