L’ identité européenne : à l’heure du Brexit, comment rebondir ?

« L’Europe est malade » : Voilà un point sur lequel ces pro-européens convaincus sont d’accord. Les résultats du référendum britannique, lors duquel près de 52% des votants se sont déclarés en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne sont symptomatiques des maux qui frappent l’Europe. L’analyse complète à laquelle se sont livrés les invités composant cette table ronde sur l’Europe et l’identité européenne fait ressortir plusieurs points saillants.

Pour Nicole Fontaine tout d’abord, parmi les causes de la crise de l’Europe ; la technocratie, l’ultralibéralisme, le manque de leadership qui a conduit à la mauvaise gestion de plusieurs crises (grecque, migratoire, etc.) mais aussi et surtout les erreurs dans l’explication de la construction européenne : parler d’élargissement alors qu’il s’agissait d’une réunification de l’Europe est, selon celle qui a été présidente du Parlement Européen de 1999 à 2002, l’un des marqueurs de l’ambiguïté afférente à l’Union. Plus encore, Philippe Herzog met en exergue l’incompétence ou, tout du moins le manque d’intérêt des dirigeants des pays membres pour le sujet Europe, constat partagé par Jean-Dominique Giuliani. Pour l’ancien député européen (1989-1999 ; 2000-2004), partageant ainsi l’une des clés de lecture du vote britannique soutenue par Dídac Gutiérrez-Peris, les faits ont été relégués dans les débats outre-manche ; la passion et les arguments péremptoires l’ont emporté.  Thomas Gomart complète cette analyse en insistant sur la place du numérique lors des campagnes électorales, qui en supprimant la médiation des médias traditionnels conduit à des campagnes de plus en plus dangereuses et à un vote anti-élites.

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Enfin, Jean-Dominique Giuliani, après avoir rapproché la crise européenne des défis que rencontre l’ensemble des pays de la planète – la démocratie représentative est partout  en danger, à l’instar de la situation en Inde ou au Brésil – rappelle que la construction européenne ne s’est pas faite sur des bases participatives. En réalité, les peuples étaient au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, hostiles à ce rapprochement. Il appartient donc aux hommes politiques de retrouver la volonté qui avait précédé à la création d’une union en Europe.

L’avenir de l’Union Européenne : entre crainte d’une désintégration et l’espoir d’une relance du projet

Nicole Fontaine : « Le 24 juin au matin, je n’ai pas pleuré »

Peut-être, insiste Nicole Fontaine, le Brexit constitue-t-il la chance d’un nouveau départ pour l’Union européenne, mettant un terme à un partenariat  asymétrique et à une divergence quant au contenu de l’Europe (rejet des symboles de l’Union dans le traité de Lisbonne, multiples opt-out, concessions excessives de février 2016 et le rejet de s’associer à « une Union toujours plus étroite »).

Pour Philippe Herzog, les chantiers sont nombreux. S’interroger sur les valeurs et l’idéal que doit porter l’Union à ce jour, quitte à repousser l’idée d’ « Etats-Unis d’Europe » ; construire une véritable culture européenne mais aussi et surtout établir un espace public transnational. Un thème doit selon l’auteur de L’Identité de l’Europe (2016) être au cœur de la réflexion : les biens communs, c’est-à-dire mettre de l’accent sur les sujets qui ne peuvent être traités que par l’Union comme la sécurité ou le terrorisme. Thomas Gomart ajoute à cela la  gouvernance du numérique.

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Malgré tout, des craintes subsistent selon ce dernier. Le directeur de l’Ifri s’accorde en effet sur l’importance de la question centrale de l’espace public, alors que l’ « identité européenne » n’existe pas.

Enfin, Josep Borrell s’est attardé sur la réalité des différences entre les identités politiques des européens. Certaines nations ont, pour des raisons propres à leur histoire respective, des visions quasi irréconciliables des affaires internationales. Et pourtant, les limites de l’Europe sont frappées par des agitations que Thomas Gomart décrit comme hobessiennes. L’Europe doit avoir une vision stratégique sur son environnement.

Prenant l’exemple de la jeunesse espagnole qu’il estime moins européenne que les générations précédentes, qui ont connu les profondes transformations de l’Espagne  après son entrée dans l’Union,  l’universitaire espagnol s’inquiète d’un désamour de plus en plus marqué à l’avenir. Une solution : une véritable politique d’éducation européenne.

Dans un tel contexte et malgré les défis qu’a mis en lumière cette discussion, les motifs d’espoirs restent toutefois nombreux. Le dernier baromètre Viavoice pour Libération détaille ainsi que 61 % des Français pensent qu’une sortie de la France de l’UE serait néfaste pour l’économie. En outre, parmi les pistes de solutions souhaitées, la relance du projet européen à partir d’un groupe restreint de pays est largement plébiscitée (37%). C’est donc d’une autre Europe, plus démocratique dont les Français rêvent. Une autre Europe, une nouvelle Europe qui réponde aux défis du XXIème siècle. La situation est en effet marquée par une situation paradoxale où les citoyens reprochent à l’Europe de n’avoir pas su agir face à ces défis. En demandant une relance du projet européen, c’est de plus d’Europe que les européens souhaitent (retrouvez ici l’ensemble des résultats de l’étude Viavoice sur les Français et l’Union européenne).

 

Compte-rendu détaillé :
Assises Nationales des Think Tanks 2016  // L’identité européenne à l’épreuve du Brexit, comment rebondir ?

Nicole Fontaine, Avocate, ancienne Ministre déléguée à l’Industrie, ancienne Présidente du Parlement Européen

La structure identitaire européenne n’était pas prête pour les résultats du référendum, mais le Brexit est en soi une conséquence de nombreuses « maladies » européennes, aussi bien qu’une indication grave du désamour de l’Europe exprimé par la majorité de la population Britannique. Mme Fontaine a même prévu cette éventualité dans son ouvrage « Brexit : une chance ? ». Les maladies qui tourmentent l’UE sont la technocratie, l’ultralibéralisme, le manque de leadership qui a conduit à la mauvaise gestion de plusieurs crises (grecque, migratoire, etc.), d’après Mme Fontaine. Pourtant, la maladie la plus pertinente au sujet de l’identité était la maladresse de communication de la part des acteurs majeurs dans l’Europe concernant sa diversité intérieure. Le vocabulaire de l’UE n’est pas bien adapté à transmettre d’idées positives et intégrationnistes : l’utilisation du terme « élargissement », appliqué à l’intégration des pays de l’Europe centrale et orientale au sein de l’UE, au lieu de « réunification », illustre bien cet argument. Les résultats du référendum ont également obtenu des réponses soulagées à Bruxelles, perçus comme une occasion de clarification et de reconstruction du projet et de l’identité européenne, en l’absence des Britanniques réactionnaires qui ne partageaient jamais les valeurs politiques européennes (politique sociale, droits fondamentaux, etc.) hors l’idée du marché commun.

Philippe Herzog, Président-fondateur de Confrontations Europe

M Herzog a pris du recul et a observé plus généralement que « on ne nait pas européen, on le devient ». Dans ce sens-là, étant donné que le débat du référendum était principalement formulé autour de questions d’identité, la campagne Remain devrait détourner l’attention du choix binaire entre le Brexit et le status quo qui ne convenait pas à la majorité des électeurs. M Herzog a continué à préciser qu’en tout cas la stratégie européenne devrait désormais être une de « pardon et promesse » : les états membres de l’UE devraient abandonner leurs attitudes antagonistes ainsi que leur hostilité, ou leur « allergie à l’immigration », et mettre l’accent sur les « biens communs » qui devraient être leur but unificateur. La rationalisation de la diversité qui caractérise de facto L’UE permet les acteurs politiques de réformer ensuite l’architecture européenne, autour trois cercles : la zone euro, l’Union de 27, et les voisins proches de l’UE auxquels on pourrait donner une nouvelle identité d’ « état associé ». M Herzog envisage que le Royaume Uni finalement ferait partie du troisième cercle.

Jean-Dominique Giuliani, Président de la Fondation Robert Schuman

L’hostilité entre les états membres dont M Herzog a parlé est liée à l’indifférence des dirigeants, qui constitue la « souffrance principale » de l’UE, d’après M Giuliani. Néanmoins, l’UE est vulnérable au mal de la démocratie représentative – le désengagement de la population des classes politiques – qui tourmente l’Occident entier. En outre, l’UE est aussi plus susceptible aux menaces pour la construction d’une identité européenne, étant donné que l’Union n’est pas liée à une seule nation, sur lequel un sens d’identité peut se pencher. Pourtant, une démocratie plus participative ne serait pas imaginable au début du projet européen. L’existence d’un déficit démocratique, comparé aux normes d’aujourd’hui n’est donc pas étonnante. Toutefois, le Brexit représente un « échec de l’Europe » car une population à sa majorité a voulu de « faire bande à part ».

Thomas Gomart, Directeur de l’Institut Français des Relations Internationales

Le Directeur de l’IFRI a rappelé son propre parcours pour illustrer que les aides européennes en matière d’éducation ce sont des graines que l’on sème, contribuant à des liens longs mais très profonds envers l’intégration. Quant au Brexit, celui-ci est la preuve d’un déni, et d’un dénigrement. Le deni, celui de ne pas regarder en face une cassure entre les élites et les citoyens, notamment dans son rapport à la mondialisation. Le dénigrement, celui-ci de l’auto-mutilation politique, et l’urgence d’éviter que la gangrène s’empare du projet entier. C’est donc un référendum marqué par un paradoxe, celui de la critique très forte envers l’Europe, mais aussi la demande encore très persistante d’Europe chez les majorités des populations dans le continent.

Au niveau géopolitique, le Brexit a aussi des conséquences d’une importance stratégique capitale pour la France : celle-ci devient le seul état-membre de l’Union présente au Conseil de Sécurité, et la seule puissance nucléaire au sein de l’Union Européenne.

Josep Borrell, Membre du conseil d’administration de l’Institut Jacques Delors – Notre Europe, ancien Président du Parlement Européen, ancien président de l’Institut Universitaire Européen de Florence

M Borrell se penche sur une contradiction intéressante au sujet de l’antagonisme entre les identités politiques divergentes dans le sein de l’UE. D’une part, la réconciliation de cette diversité, admettons, est un grand succès européen. D’autre part, il existe des valeurs irréconciliables entre quelques états membres pour des raisons historiques : les Polonais et Espagnols n’auront jamais une conception identique des affaires internationales par exemple. D’ailleurs, on observe un écart intergénérationnelle aussi, vu que la jeunesse espagnole est moins pro-européenne que la génération d’avant, d’après M Borrell.

En ce moment, cependant, après avoir réussi à faire la paix dans le continent, réhabiliter l’Allemagne, et élargir l’Union, l’objectif le plus important est de connaitre ce que veut l’Europe d’elle même.