Le baromètre politique Viavoice – Libération : “Le mystère des municipales” -Mars 2020

Élections municipales des 15 et 22 mars

Possibilité de réalignement et de réinvention du politique

C’est un mystère qui s’ouvre. Les élections municipales des 15 et 22 mars suscitent moins de défiance, moins de désirs d’alternance, moins de tentations protestataires que la vie politique nationale. L’évidence pourrait tenir lieu d’explication : « le local » n’est pas « le national », et traditionnellement la vie démocratique y est moins dégradée. Mais de quoi cette apparente évidence est- elle le nom ?

Cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice – Libération livre un enseignement majeur : loin du seul charme de la « proximité », c’est aussi, aux yeux des citoyens, une autre manière de faire la politique qui prévaut à l’échelle municipale. Et si ce savoir-faire local était au moins en partie transposable au plan national ? Et si, paradoxalement, le clivage entre « l’ancien monde » et le « nouveau monde » se trouvait durablement concurrencé par la force d’un « monde local » toujours en recomposition ?

Un exécutif sanctionné, sans véritables dynamiques d’oppositions au plan national

Au plan national, le maître-mot est l’amplification des discrédits. La popularité du président de la République perd 3 points à 28 %, et celle du Premier ministre subit la même défection à 29 %. La réforme des retraites, loin de créer un nouvel élan, impose de nouveaux revers au pouvoir, le chef de l’Etat voyant son image dégradée y compris auprès des sympathisants de droite (-7 points). Au gouvernement, seule Roxana Maracineanu connaît une forte progression de popularité (+ 9 points, à 34 %), notamment après son combat contre les violences sexuelles dans le sport.

Singulièrement, les leaders de l’opposition bénéficient relativement peu de ce discrédit global de l’exécutif, hormis notamment Nicolas Sarkozy dont l’image progresse de 6 points, Anne Hidalgo (+ 3) et Valérie Pécresse (+ 3 également).

Élections municipales : une crise démocratique bien tempérée

À deux semaines des municipales, le climat politique apparaît bien moins dégradé localement qu’il ne l’est au plan national :

–  Les deux tiers (68 %) des personnes interrogées s’intéressent aux élections dans leur ville ;

–  La majorité (59 %) déclare faire « confiance au maire pour changer les choses » dans leur ville (seulement 35 % au député, 24 % au président de la République) ;

–  L’image des élus locaux est positive sur de nombreux points, à faire pâlir d’envie des dirigeants nationaux. Dans leurs villes, les maires apparaissent « impliqués » (59 %), « sympathiques » (57 %), « actifs » (57 %) et « compétents » (54 %).

A la racine du succès municipal : sous la proximité, le pragmatisme du « tangible pour tous »

Cette démocratie municipale relativement épargnée est souvent réduite à l’idée de « proximité ». En réalité, ce sondage révèle plus profondément l’importance d’une autre vision de la politique, faite de :

–  Pragmatisme : les maires agissent surtout « de manière concrète et pragmatique, sans a priori politique » (48 %), et non « par conviction politique ou partisane » (25 %) ;

–  Actions tangibles : les actions mises en œuvres par les maires dans les villes apparaissent surtout comme des « choses concrètes bien identifiées » (50 %), plutôt que des « mesures globales difficiles à percevoir » (31 %) ;

–  Pour tous : les actions municipales sont perçues comme « bénéficiant » à « tout le monde, sans distinction », et à « l’ensemble des territoires de la commune, sans distinction ».

Alliage simple dira-t-on, privilège des territoires restreints et des politiques d’aménagements visibles de tous. Mais est-on certain que ces racines du succès soient l’apanage exclusif du « local » ? L’une des raisons du succès de Boris Johnson lors du scrutin de décembre dernier en Angleterre procède d’une logique similaire : pragmatisme conjuguant libéralisme économique et augmentation du salaire minimum de 6 %, et obsession affichée du « delivery » (recrutement de 20 000 policiers notamment).

Scrutins des 15 et 22 mars : réalignement et réinvention du politique

Dans ce contexte, le souhait d’alternance en faveur d’un « monde nouveau macroniste » ne va pas de soi à l’échelle des communes : les Français sont partagés voire indécis : 40 % espèrent une alternance dans leur ville mais 39 % souhaitent que le maire actuel soit réélu ; 21 % ne se prononcent pas, signe d’une faible cristallisation des préférences.

Ce rapport de force n’est pas favorable au parti présidentiel : 47 % des Français ayant voté pour Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle souhaitent la réélection de leur maire actuel :

–  La philosophie « macronienne » du passage à un monde politique renouvelé fait moins sens en regard d’élus locaux souvent appréciés ;

–  L’ADN du parti présidentiel prônant le dépassement du clivage gauche- droite ne trouve pas écho à l’échelle locale lorsque l’action du maire est perçue a priori comme apolitique.

Ces dynamiques illustrent les difficultés de La République En Marche à proposer une offre politique et à générer une attractivité électorale à l’échelle locale.

Ainsi cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice-Libération révèle-t-elle une incertitude quant à l’issue des élections municipales. A l’aune d’une tentation de réalignement politique « classique », les enjeux pour le parti présidentiel sont majeurs, confronté à un climat politique bien différent à l’échelle locale, pouvant redéfinir l’ensemble des rapports de force observés depuis maintenant deux ans.

Et ce que disent ces dynamiques d’opinion est que le débat entre « nouveau monde » et « ancien monde » paraît désormais bien lointain. Ce qui se joue dans le cadre de ces municipales 2020 sont d’autres manières de faire de la politique, avec une « recette de succès » à la fois traditionnelle et novatrice : une capacité d’adaptation qui peut faire de la démocratie locale une source de réflexions pour repenser une démocratie nationale plus délabrée que jamais.

François Miquet-Marty
Stewart Chau