Observatoire de l’interêt général – Janvier 2020

Cette édition 2020 réalisée pendant le mouvement social met en perspective les craintes concernant l’adéquation entre intérêts particuliers et intérêt général.
Si le souci de l’intérêt général demeure, l’Observatoire 2020 montre des Français inquiets pour le système de solidarité, mais qui ne se tournent plus uniquement vers l’Etat pour trouver de solutions.

1. Le sentiment que l’intérêt général est compatible avec les intérêts individuels est en chute libre… mais dans un contexte particulier

Depuis la mise en place de cet Observatoire en 2016, certains indicateurs fondamentaux étaient relativement stables et en décalage avec l’image régulièrement renvoyée par de nombreux essayistes et médias. Ils illustraient l’intérêt porté par les Français à l’intérêt général, tout en soulignant le sentiment d’une trop faible préoccupation dans la société.
Loin des clichés sur un pays devenu individualiste ou prétendument caractérisé par les tensions entre blocs, ils marquaient une difficulté entre une véritable volonté de s’impliquer et la complexité à trouver les modalités de cette implication. Dit autrement, ces résultats mettaient en avant l’atomisation d’individus pourtant soucieux de faire corps.

Cette année, la tendance globale demeure mais la forte baisse de deux indicateurs notables nous alerte sur certaines évolutions.

Ainsi, la volonté de s’impliquer dans des actions utiles pour l’intérêt général perd 7 points, même si elle demeure très majoritaire dans l’opinion (66 %). L’une des explications envisageable est le fait que les Français estimant que l’intérêt général est compatible avec les intérêts individuels perd 14 points en 1 an ! Ils ne sont plus que 43 % à le penser contre 52 % qui déclarent le contraire.

S’agit-il d’une baisse qui se poursuivra dans les années à venir ou d’un effet conjoncturel lié à la concomitance de cette enquête avec les mouvements sociaux de décembre ? Il est bien entendu trop tôt pour répondre mais l’analyse des questions suivantes montre toutefois un double-mouvement de fond : les Français craignent que l’Etat se désengage de certaines de ses missions liées à l’intérêt général. Mais parallèlement, ces actions ne doivent plus être cantonnées à lui.

2. L’entreprise est très légitime pour se préoccuper d’intérêt général… mais principalement sur des sujets qui la concernent directement

Ainsi, 82 % des Français estiment que se préoccuper de l’intérêt général fait partie du rôle d’une entreprise. Et 60 % vont jusqu’à affirmer que dans les années à venir, les entreprises devraient davantage intervenir sur des sujets liés à l’intérêt général.

Toutefois, le scepticisme demeure sur la compatibilité entre intérêt des entreprises et intérêt général. Et les catégories populaires se montrent encore plus perplexes sur ce sujet.
Mais il est important de noter que les taux ne permettent pas de parler de méfiance généralisée à l’égard des entreprises, comme trop souvent énoncé.

La question qui se pose ensuite vise à savoir sur quels sujets concrets liés à l’intérêt général les entreprises seraient perçues comme les plus légitimes. Il est intéressant de noter que ces sujets sont avant tout ceux qui sont directement liés à la qualité de vie au travail, puis à l’emploi. Ainsi, cette légitimité semble avant tout reposer sur le fait de se préoccuper d’abord de l’intérêt général « dans sa propre maison » avant d’intervenir sur des sujets plus généraux. Même si les sujets liés à l’environnement et à la parité hommes-femmes semblent pouvoir être intégrés à ces préoccupations.

3. La raison d’être : un sujet encore nouveau dans l’opinion

La question de la raison d’être soulève de nombreux débats dans le monde des entreprises mais demeure encore peu connue dans l’opinion publique. Ainsi, seuls 19 % des Français en avaient entendu parler (avec une nette surreprésentation des 18-24 ans). Nombreux sont encore ceux qui estiment qu’il ne s’agit que d’un habillage : 45 % des personnes en ayant entendu parler). Ce qui montre bien qu’en plus de la nécessité d’intégrer cette raison d’être dans un véritable cadre stratégique pour qu’elle ne devienne pas une coquille vide, il sera fondamental de faire la pédagogie des actions concrètes qui en découleront !

4. Des doutes concernant l’efficacité du système de solidarité

Le système de protection sociale fait partie du socle de l’identité française (le modèle social est de très loin en tête des propositions destinées à identifier ce qui est le plus important dans le fait d’être Français).
Pour autant, dans le contexte du mouvement social de fin 2019, les Français se montraient plus sceptiques sur le caractère « juste » des principes de solidarité liés à la retraite, voire même à la prévoyance. Il est vrai que les affirmations les plus fantaisistes n’ont cessé d’être relayées, tandis que se développait la crainte d’une évolution vers un système moins redistributif.

Concernant la santé, une majorité (60 %) évoque des principes justes, mais le socle est friable car finalement, ce système est plus souvent commenté que compris.

Plus inquiétant, les Français qui le jugent efficaces sont aujourd’hui moins nombreux (44 %) que ceux qui pensent qu’il ne l’est pas (50 %). Sur ce point précis, le fait de vivre dans une plus petite commune ou en milieu rural fait basculer les perceptions vers une conception plus négative.

Arnaud Zegierman
Sociologue
Cofondateur de Viavoice