Cinquante ans après Mai 68 : une large majorité de Français apprécient l’héritage – Baromètre politique Viavoice Libération

Une large majorité de Français apprécient l’héritage de Mai 68

Cinquante ans après Mai 68, on pourrait penser que cette séquence politique et sociale majeure du XXe siècle aurait perdu, à la faveur du recul historique, sa dimension polémique. D’autant plus qu’aujourd’hui une grande partie des Français n’ont pas été les témoins directs des événements. Cela ne semble toutefois toujours pas le cas pour Mai 68.

Légitimement ou artificiellement, les événements de mai ont toujours déchaîné les passions, quel que soit le « côté de la barricade » : certains leurs attribuent tous les maux de la société française – des difficultés économiques à la « perte des valeurs » – d’autres y attachent une certaine bienveillance nostalgique, en lui enlevant parfois sa dimension politique et idéologique, n’y voyant plus qu’une révolte de la jeunesse, quand d’autres enfin appellent régulièrement à recommencer : les derniers mouvements sociaux n’y ont pas manqué, avec un mot d’ordre répandu parmi les manifestants : « Mai 68 : ils commémorent, on recommence ».

Pourtant, au-delà des cercles militants, intellectuels ou médiatiques, ces opinions sont rarement mesurées à l’échelle de la population française, que l’on imaginerait naturellement encline à se diviser entre ces visions irréconciliables.

Notre étude réalisée pour Libération révèle une photographie de l’opinion publique à la fois moins clivée et plus complexe qu’on pourrait le penser : si une large majorité de Français restent attachés à Mai 68 et son héritage, ils ne tombent pas pour autant dans l’image d’Epinal, ni dans l’idée qu’il suffirait de ressortir les drapeaux de Mai 68 pour refaire la « révolution ».

  • Pour 70 % des Français, Mai 68 a eu un impact positif sur la société française

C’est d’abord un soutien massif que l’on mesure, avec 7 Français sur 10 pour lesquels Mai 68 a eu un impact positif pour la société française.

Et paradoxalement, cette opinion transcende toutes les catégories de Français : bien entendu de gauche (88 % de soutiens), mais aussi du centre (77 %), de droite (59 %) jusqu’aux sympathisants du Front national (68 %). Pas de clivage social ni générationnel majeur non plus : des cadres aux ouvriers, des aînés témoins directs des événements aux jeunes d’aujourd’hui, tous partagent pour une majorité d’entre eux un a priori positif sur l’héritage de Mai 68.

Ce constat est éloquent, si l’on se remémore les nombreuses critiques qui ont nourri le débat politique ces dernières années, avec parfois un certain succès : Nicolas Sarkozy ne s’était-il pas fait élire en 2007 en promettant, à quelques jours du second tour, de « liquider une bonne fois pour toute » l’héritage – pour ne pas dire les héritiers – de Mai 68 ?

  • Mai 68 dans la mémoire française : une période d’utopies et de mobilisations populaires, mais surtout des avancées sociales et politiques majeures

Mais de quel héritage parle-t-on, au juste ? Est-ce que ce soutien massif s’expliquerait par une vision idéalisée, voire déformée, de Mai 68, notamment auprès des plus jeunes générations ? En réalité, il semblerait que les Français gardent un souvenir étendu de l’ensemble des mobilisations de l’année 1968, bien au-delà du quartier latin.

La dimension sociale du mouvement tout d’abord : 61 % des Français associent Mai 68 à une convergence des mobilisations entre étudiants et travailleurs, plus qu’à un seul mouvement de la jeunesse (19 %) ou du monde du travail (14 %). Et loin de limiter 1968 à sa dimension culturelle ou libertaire, l’opinion publique souligne en premier lieu les « avancées sociales » (43 %) ou le « mouvement populaire »  (41 %).

Enfin, les droits sociaux (43 %) devancent largement la question des valeurs (25 %) ou l’évolution des rapports entre les gens (20 %) dans l’héritage perçu de Mai 68.

Pas d’angélisme pour autant : davantage de Français associent Mai 68 à un mouvement « relativement violent » (47 %) plus que « pacifiste » (33 %), ce qui n’empêche pas 38 % de la population de se sentir proche des manifestants de l’époque, contre seulement 12 % plutôt en soutien au gouvernement de l’époque.

Enfin, alors que l’héritage de mai a longtemps opposé parmi ses défenseurs ceux pour lesquels les avancées dépassaient les échecs, et ceux pour lesquels il s’agissait d’abord d’une « révolution avortée », le jugement de l’Histoire, 50 ans après, est moins sévère qu’il n’y paraît puisque pour les deux tiers des Français (67 %) Mai 68 a été une réussite pour les manifestants de l’époque, contre seulement 13 % qui y voient davantage un échec.

  • Un « nouveau Mai 68» possible, mais pas nécessairement en mai 2018…

Mais l’héritage de Mai 68 va au-delà du souvenir : pour 51 % des Français, les événements de mai « sont toujours d’actualité car les revendications et les aspirations de l’époque existent toujours dans la société et le débat public », contre seulement 36 % pour lesquels « ils appartiennent à l’Histoire ». Et 57 % trouvent normal que l’on évoque souvent Mai 68 dans le débat politique et social ; contre seuls 34 % qui pensent que l’on l’évoque trop.

Enfin, la possibilité de connaître des événements comparables dans les années à venir en France divise : 43 % y croient, 46 % n’y croient pas. Et ce ne sont pas les héritiers directs de Mai 68 qui y croient le plus, mais les moins de 50 ans, notamment parmi les professions intermédiaires, employés et ouvriers. De là à voir dans les mouvements sociaux actuels l’embryon d’un nouveau Mai 68, une bonne partie de l’opinion publique ne franchit pas le pas : d’une part car les grèves actuelles sont davantage associées à 1995 qu’à 1968, et d’autre part car 60 % des Français ne croient pas actuellement à un mouvement social de grande ampleur.

Sans être exclue, l’hypothèse d’un nouveau « Mai 68 » n’est donc pas encore perçue comme imminente.

Posez vos questions à l’auteur de l’étude :

Aurélien Preud’homme: ap@institut-viavoice.com

Retrouvez l’ensemble de l’étude ici