| Identité de la gauche |
Des indignations communes Aux yeux des personnes qui s’en réclament, la gauche consiste d’abord en un répertoire d’indignations communes et de plus en plus vives. Le constat initial est unanime : « la société dans laquelle nous vivons va de plus en plus mal » (87 %), et cette opinion fédère plus largement encore qu’en 2009 (+3 points), qu’en 2007 (+11) ou qu’en 2003 (+13). Au sein de cette société qui va mal, ce qui apparaît le plus intolérable est le lot des injustices sociales : la « misère » (27 %), l’« accroissement des inégalités » (27 %), les « salaires des grands patrons » (23 %), la « dégradation de la situation des gens » (23 %). Ces quatre premières perceptions dessinent le portrait d’une société qui se clive entre une minorité privilégiée (les « grands patrons ») et le déclassement du plus grand nombre (les « gens ») conduisant à la détresse (la « misère »). Et ce sentiment de divergences sociales est éprouvé dans les vies de chacun : 70 % des sympathisants de gauche estiment que leur « situation au sein de la société » s’est plutôt « détériorée » au cours des « cinq dernières années ». Ce sentiment de déclassement est lui-même plus élevé encore qu’il ne l’était en 2009 (+4). Ces critiques se cristallisent dans la dénonciation massive de la société de consommation : les trois quarts (75 %) des sympathisants de gauche considèrent que « la société de consommation est une mauvaise chose, elle donne trop d’importance à l’argent » (+3), un quart seulement (23 %) estimant à l’inverse que « la société de consommation est une bonne chose, elle soutient l’activité économique et le bien-être des gens ». Des valeurs convergentes La gauche, ce sont ensuite des valeurs fortement fédératrices et de plus en plus massivement partagées. Trois d’entre elles mobilisent la presque totalité du « peuple de gauche » : Les idées « socialistes » : 86 % des sympathisants de gauche s’en déclarent « proches » (+ 10 points par rapport au résultat enregistré en 2009) ; Les idées « écologistes » : 84 % (-2) ; Les idées « laïques » : 80 % (+8). A ces grandes valeurs politiques s’ajoutent des références prioritaires : la « liberté d’expression » (24 %), la « solidarité » (23 %), la « justice sociale » (23 % également). Sur ces bases communes, l’idée même de gauche reconquiert progressivement un sens : 47 % des personnes interrogées estiment que « les notions de gauche et de droite sont toujours valables », soit une progression de 9 points par rapport à 2009. La référence mitterrandienne La gauche en 2011, c’est également le ralliement à la mémoire tutélaire de François Mitterrand. Cet héritage se révèle particulièrement important, trente ans après l’anniversaire du 10-mai 1981. Concrètement, 85 % des sympathisants de gauche estiment que François Mitterrand a été un « bon président de la République », contre seulement 10 % d’un avis opposé. Ce sacre d’opinion actuel apparaît comme une victoire pour celui qui entendait forger son empreinte posthume dans l’histoire nationale. Celui qui n’était pas adhérent socialiste au congrès d’Epinay (1971), qui a incarné la première gauche contre la deuxième, qui a nourri des relations tourmentées avec le Parti communiste, parvient désormais, quinze ans après sa mort, à rallier la plupart des peuples de gauche sur son souvenir. Encore le contenu d’image qui prévaut aujourd’hui a-t-il considérablement évolué. L’« abolition de la peine de mort » se révèle être l’élément le plus associé à la mémoire mitterrandienne (48 %), loin devant la « cinquième semaine de congés payés » (30 %), la « réconciliation avec l’Allemagne » (24 %) et les « 39 heures » (22 %). Autrement dit le bilan social est une pour une large part doublé par le bilan éthique et diplomatique. Effacement des grandes familles idéologiques Le second registre d’homogénéisation de la gauche consiste en l’effacement des grandes familles idéologiques, auxquelles se substituent désormais des sensibilités. Les trois sensibilités du « peuple de gauche » En 2009, lors de la dernière cartographie des gauches en France, avaient été relevées cinq familles idéologiques : la gauche antilibérale (19 %), la gauche sociale-libérale (19 %), la gauche interventionniste (18 %), la gauche anticonsumériste (22 %) et la gauche antisystème écologiste (19 %). Aujourd’hui prévalent surtout trois sensibilités, déclinées autour des valeurs homogènes de la gauche : - La première sensibilité est régulatrice. Elle fédère la plus large part de la gauche (51 %). Elle ne pense pas que « l’Etat joue un rôle trop important dans la société française », elle refuse de « baisser les impôts et réduire les dépenses consacrées aux services publics » ; - La deuxième sensibilité est défensive. Elle regroupe 29 % de la gauche. Elle est la plus sensible au « pouvoir d’achat », au fait que la « vie est de plus en plus dure », elle estime que le « travail est davantage une contrainte qu’un épanouissement », et elle pense massivement que l’immigration constitue un « inconvénient pour la France » ; - La troisième sensibilité est alternative. Elle compte 20 % de la gauche. Sa principale caractéristique consiste à souhaiter un autre monde. Elle compte une majorité d’anticapitalistes et d’antilibéraux, mais également d’opposants au nucléaire. Convergences entre les trois sensibilités Pour autant, ces trois sensibilités ne sauraient être qualifiées de familles structurées, parce que les convergences entre elles sont nombreuses. Celles-ci sont d’abord idéologiques : Les idées « anticapitalistes » sont certes majoritaires au sein de la sensibilité « alternative » (70 % de ses sympathisants s’en déclarent proches) ; mais elles sont également répandues au cœur de la sensibilité « régulatrice » (44 %) et « défensive » (37 %). Ces résultats signifient que les idées anticapitalistes ne constituent pas une vision de société, mais une simple préférence ; Symétriquement, les idées « libérales » sont présentes au sein de la sensibilité « défensive » (53 %), mais également « régulatrice » (45 %) et « défensive » (29 %). Les convergences entre les trois sensibilités apparaissent également en termes de leadership : Dominique Strauss-Kahn se révèle fédérateur : 60 % des sympathisants de la sensibilité « régulatrice » souhaitent qu’il soit « président de la République », mais également 55 % de la sensibilité « défensive » et 50 % de la sensibilité « alternative » ; Avec un tout autre positionnement, Olivier Besancenot apparaît également fédérateur au sein des trois familles : 19 % de la sensibilité « régulatrice », 22 % de la sensibilité « défensive » et 23 % de la sensibilité « alternative » souhaitent que le représentant du NPA devienne président de la République. Ainsi les idées et les hommes n’ont pas l’apanage d’un camp, mais sont en mesure de mobiliser, selon des proportions significatives, chacune des trois sensibilités. Vers 2012 : Strauss-Kahn, Hollande, Aubry et Royal En vue de 2012, la prééminence d’opinion en faveur de Dominique Strauss-Kahn est manifeste : Les sympathisants de gauche souhaitent nettement la victoire de l’actuel Directeur général du FMI à ce scrutin préalable (39 %) devant celle de François Hollande (20 %) ou de Ségolène Royal (11 %) (l’hypothèse « Aubry » est testée de façon distincte) ; De même concernant la présidentielle, les sympathisants de gauche souhaitent en priorité (56 %) la victoire de Dominique Strauss-Kahn . Aux deux scrutins (primaires et présidentielle), François Hollande s’impose comme le principal compétiteur de Dominique Strauss-Kahn : Concernant la primaire, dans l’hypothèse où Dominique Strauss-Kahn ne serait pas candidat, François Hollande recueille les souhaits de victoire les plus élevés : 29 % sympathisants de gauche souhaitent la victoire de François Hollande au terme de cette consultation, devant Martine Aubry (23 %) et Ségolène Royal (13 %) ; Concernant la présidentielle, les souhaits de victoire placent François Hollande en deuxième position (49 %) après Dominique Strauss-Kahn, et sur un score comparable à celui obtenu par Martine Aubry (48 %). A la lecture de l’ensemble de ces résultats, il apparaît que le temps de la gauche clivée est révolu. S’ouvre une période, dont nous avions déjà repéré les prémices à l’automne 2009, d’une gauche plus homogène que jamais. Il s’agit là d’un atout en vue d’une compétition présidentielle qui impose, selon les règles de la Cinquième République, de fédérer le plus largement possible son propre camp (et au-delà) en vue du second tour. Ce syncrétisme des univers de gauche constitue une explication majeure du succès d’opinion posthume en faveur de François Mitterrand. L’homme qui, en mai 1981, avait su fédérer des horizons idéologiques divers, en conciliant à la fois un programme de rupture économique (Projet socialiste pour la France des années 1980, 110 propositions) et une communication véhiculant des valeurs de pérennité et de protection (« La force tranquille »), parlait déjà à une gauche avide à la fois de changement et de protection. Une gauche avide de changement et de protection. En 1981, comme en 2011. François Miquet-Marty Directeur associé Viavoice
Télécharger en pdf le Sondage Viavoice - Libération de mai 2011 |
||||

