Libération – Baromètre politique – Novembre 2018

Le paradoxe de l’extrême-droite en France :
Le Rassemblent national et Marine Le Pen inquiètent toujours, et pourtant leurs idées s’installent

Qu’en est-il aujourd’hui de la stratégie de « dédiabolisation » du Rassemblement national ?
Sept ans après l’élection de Marine Le Pen à la tête du parti, 18 mois après son second tour contre Emmanuel Macron et quelques mois seulement après son changement de nom, le mouvement d’extrême-droite apparaît aujourd’hui à la croisée des chemins, avec une situation paradoxale : si d’un côté ses idées progressent indéniablement, sa Présidente Marine le Pen continue à inquiéter, dans le cas d’une hypothétique accession au pouvoir.

• Les craintes associées à une victoire de Marine Le Pen en progression depuis 2017

Alors que Marine Le Pen avait réussi ces dernières années à élargir toujours plus son audience et son électorat, le second tour de l’élection présidentielle avait eu l’effet d’une cruelle désillusion. Avec 33,9 % des suffrages exprimés et un peu plus de 10 millions de voix, elle dépassait certes ses meilleurs scores électoraux, mais restait entravée par un plafond de verre inatteignable : lorsqu’Emmanuel Macron progressait de plus de 12 millions de voix entre les deux tours, elle n’en gagnait pas plus de 3 millions. Le « Front républicain », bien que critiqué, s’avérait encore efficace en ultime recours.
Qu’en serait-il aujourd’hui ? Les résultats de notre étude montrent que ce scénario aurait tout lieu de se reproduire, voire de s’accentuer, puisque pour 55 % des Français, une victoire de Marine Le Pen à une élection présidentielle serait « un drame pour l’avenir de la France ». Or ce chiffre représente non seulement une nette majorité de Français, mais il est également en progression depuis mars 2017 : à quelques semaines du premier tour, seuls 49 % des Français partageaient alors cet avis. La possibilité d’une accession au pouvoir de Marine Le Pen inquiète de plus en plus autrement dit.
Comment expliquer ce résultat ? En réalité, la Présidente du Rassemblement national perd en crédibilité sur la plupart des enjeux : si elle était amenée à remporter une élection présidentielle, seuls 28 % des personnes interrogées y verraient une « bonne chose » pour l’emploi, en recul de 5 points depuis mars 2017 ; ils seraient également 40 % à considérer que ce serait une bonne chose pour l’immigration, et 47 % pour la sécurité, avec encore une fois des chiffres en baisse de 5 points en 18 mois.
Les causes de cette désaffection sont multiples : les affaires judiciaires récentes ; le débat d’entre-deux-tours raté, qui a laissé des traces en termes de crédibilité ; et surtout le résultat décevant du second tour, qui a cassé la dynamique qui était la sienne et a laissé s’installer l’idée que Marine Le Pen aurait du mal à combler son retard, et donc à accéder au pouvoir un jour. Dans ce contexte, son leadership est aujourd’hui contesté : seul un tiers (31 %) de la population française pense qu’elle est celle qui incarne le mieux les idées de sa famille politique, contre 20 % pour sa nièce Marion Maréchal, et 31 % sans opinions.

• Mais des idées d’extrême-droite qui se banalisent, surtout à droite

Pour autant, il serait faux de croire que la France serait à l’abri de la progression des idées d’extrême-droite, très largement perceptible à l’échelle internationale (Italie, Autriche, Brésil…) : si la Présidente du Rassemblement national continue d’inquiéter, ses idées ont indéniablement le vent en poupe, avec notamment 57 % des Français pour lesquels « il faudrait réduire très largement l’immigration en France » et 55 % pour lesquels « l’Islam est une menace pour l’identité de la France ».
Surtout, la « digue républicaine » qui fonctionne encore sur le plan électoral n’a plus tellement cours sur le plan des idées : la proximité idéologique entre l’électorat de la droite traditionnelle (LR, UDI, DLF) et celui du Rassemblement national sur les questions identitaires et sécuritaires est forte, puisque ce sont aujourd’hui 80 % des sympathisants de droite qui considèrent l’Islam comme une menace pour l’identité de la France, et 81 % qui sont favorables à une réduction drastique de l’immigration.

• Une « Union des droites » encore empêchée par les enjeux économiques

Va-t-on pour autant vers une « union des droites » que certains appellent déjà de leurs vœux ? (de Nicolas Dupont-Aignan, qui souhaite fédérer de LR au RN, à Marion Maréchal qui s’adresse aujourd’hui à travers son école à l’ensemble de la « jeunesse conservatrice »)
Plusieurs arguments peuvent permettre d’en douter à ce stade. D’une part, les différentes formations politiques n’en prennent pas le chemin, avec la multiplication des listes à droite et à l’extrême-droite pour les élections européennes, et compte tenu des stratégies divergentes de leurs leaders dans l’optique de 2022. Mais surtout, il reste un clivage majeur entre les électorats : les questions économiques. Seuls 29 % des sympathisants de droite (hors RN) pensent qu’une élection de Marine Le Pen serait une bonne chose pour l’emploi et seuls 22 % pour leur pouvoir d’achat, alors même que 59 % d’entre eux pensent que Marine Le Pen Présidente aurait un impact positif sur l’immigration et 68 % sur la sécurité.
Finalement, ces résultats soulignent le paradoxe dans lequel se retrouve l’extrême-droite en France : à l’heure où celle-ci bénéficie d’un contexte particulièrement favorable à ses idées, elle semble encore incapable de transformer cette relative « hégémonie culturelle » en résultats électoraux. Dès lors, le Rassemblement national – considérée il y a encore quelques années comme l’exemple à suivre pour l’extrême-droite européenne – fait aujourd’hui figure de contre-exemple : à n’en pas douter, la stratégie de « dédiabolisation » n’a pas été menée à son terme, et Marine Le Pen inquiète toujours.
Cette situation de fait protège aujourd’hui la France d’un scénario à l’italienne ou à la brésilienne. Mais pour combien de temps encore ? Car ce que mettent à jour également les résultats de notre étude, c’est que l’accession des idées de Marine Le Pen au pouvoir n’est plus empêchée que par deux garde-fous : son manque de crédibilité économique, et son incapacité à fédérer les droites (puisque c’est auprès d’une partie de l’électorat de droite, et non au centre ou à gauche, que la proximité idéologique est la plus forte). Pour peu qu’elle – ou un(e) autre – réussisse à débloquer ces verrous, et les digues républicaines s’en retrouveraient rapidement submergées.

Aurélien Preud’homme, Directeur des études politiques

> Lire la totalité de l’étude : Le baromètre politique Viavoice-Libération. Novembre 2018