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28/05/2015

FN : stratégie de banalisation à l'épreuve?

Le site Atlantico.fr a posé à Jean-Philippe Moinet, qui a été président de l’Observatoire de l’extrémisme, cette question. Qui se pose en effet depuis plusieurs années, Marine Le Pen ayant trouvé en l’ex-chevènementiste Florian Philippot, jusqu’à récemment en tout cas, le meilleur « agent d’influence » (pour reprendre la sémantique de Le Pen père) vers les « souverainistes » bons teints (et les médias), pour développer la stratégie de banalisation du parti d’extrême droite. Mais cette stratégie, qui a bien fonctionné lors des élections intermédiaires (municipales, européennes; et peut-être régionales), est soumise d’ores et déjà à rude épreuve à l’approche des élections nationales, la présidentielle en particulier. Contrairement à ce que des sondages, à froid semblent indiquer aujourd’hui, mais qui n’ont pas grand sens, surtout sans explications particulières concernant cette mouvance.

Voici, ci-dessous, l’analyse de JP Moinet, argumentée dans cette interview demandée par Atlantico, sur cette « crise de la contradiction » qui peut bloquer l’ascension du FN, voire provoquer un vraitassement et même sa réduction, lors du grand rendez-vous national de 2017. Hypothèse qui n’est pas fondée, dans l’argumentation, sur un simple souhait… 

-Atlantico  Comment et pourquoi le Front National essaye-t-il d’attirer à lui les souverainistes ? Cette volonté est-elle la marque de l’influence de Florian Philippot et pourquoi Marine Le Pen a-t-elle choisi de lui donner son soutien dans cette voie ?

Pour le FN, l’objectif est clair : par son marketing politique, assez efficace, faire croire que l’ultra-nationalisme xénophobe qu’il contient toujours – avec le vieux fonds de commerce, plus ou moins explicite, aux ressorts racistes, antisémites, antiparlementaristes et europhobes, ressorts qui continuent d’être moteurs en interne et d’attirer du monde, dans l’électorat populaire notamment, en période de crise et d’impuissance du politique – faire croire que ce nationalisme douteux s’est mué en simple souverainisme « bon teint ». C’est l’habile tour de passe-passe de Marine Le Pen depuis quelques années. Le mot « souveraineté » est d’ailleurs, dans cette stratégie, sur-employé par beaucoup des portes drapeaux FN, Florian Phillipot en tête de gondole médiatique.

L’énarque ex-chevénementiste a été considéré par Marine Le Pen, jusqu’à récemment,  comme parfait dans ce rôle, visant à ripoliner le nationalisme repoussoir de Papa, pour le rendre présentable médiatiquement, et plus attractif électoralement. De tels transfuges, instrumentalisés par le « marinisme », ne sont évidemment pas légions. Mais jusqu’à présent, cela a bien servi la banalisation politico-médiatique du FN, avec quelques recrus périphériques à la direction du FN, tels Gilbert Collard ou, dans le registre de pseudo-électron libre, Robert Ménard. Le FN a toujours été virulemment anti-européen (et agressivement anti-atlantiste) mais il n’arrivait pas à embarquer de nombreux souverainistes républicains, de gauche comme de droite, réellement attachés aux valeurs de la République, où l’Egalité et la Fraternité ont une grande place..

Je pense que la volonté d’aspirer ces souverainistes dans la mouvance FN ne va pas moins continuer de s’exprimer, notamment par la voie et les réseaux de Florian Phillipot, «agent d’influence» (pour reprendre la sémantique de Le Pen, fondateur du parti) venu du mouvement de Jean-Pierre Chévènement et professionnellement du Ministère de l’Intérieur, ajoute perfidement Jean-Marie Le Pen. Cette paranoïa vis-à-vis des «corps étrangers» caractérise d’ailleurs encore le parti d’extrême droite : son noyau dur électoral, beaucoup de ses cadres et une majorité de ses dirigeants.

-Atlantico :  Quel peut être le potentiel de succès d’une telle stratégie ? La dynamique serait-elle pas différente entre les cadres et les électeurs ? Les déclarations de Jacques Sapir en faveur d’un front anti-euro qui inclurait le FN, et la démarche de Philippe Murer, qui a rejoint le parti, peuvent-elles créer un effet d’entraînement ?

Le potentiel est certain, dans un contexte où la logique du bouc-émissaire (en l’occurrence européen) fonctionne bien, dans toute l’Europe, où les replis nationaux sont visibles. Mais de sérieux risques menacent aussi cette stratégie : malgré l’habillage de la vitrine FN, sa direction doit un moment clarifier sa pensée, son projet et ses propositions concrètes. L’idée de Sapir d’un « Front de libération nationale » anti-euro est assez ridicule (serions-nous colonisés par l’Europe ?!) mais a une résonnance, à la fois à la gauche de la gauche et à la droite de la droite.Pour la direction du FN, le risque  du loup est dans le flou de ses positions : de n’être in fine qu’un parti attrape-tout de la protestation nationale, mais apparaître comme une impasse.

On voit bien que Marine Le Pen dit vouloir accéder au pouvoir. Mais au-delà des facilités offertes par les élections intermédiaires (municipales et régionales en 2014, possiblement régionales fin 2015), plus les échéances nationales approcheront plus son pari apparaîtra compliqué. C’est mon analyse : non seulement, il peut y avoir un plafonnement de la croissance électorale du FN mais à un vrai tassement de son influence et de ses scores aux élections nationales, la présidentielle notamment.  Les projections faites aujourd’hui à partir des sondages, à froid et hors contexte, n’ont pas grand sens, sans explications. Il est clair que la dynamique et l’enjeu d’une présidentielle est d’une toute autre nature qu’une élection régionale. Et que, même dans l’électorat récemment venu au FN, beaucoup de questions vont se poser à l’occasion de la présidentielle, par exemple sur la crédibilité et la cohérence de la présidente du FN et de ses équipes.

Par ailleurs, c’est à souligner, la crise père-fille Le Pen a pris une dimension essentielle, qui a échappée au duo Marine Le Pen-Florian Philippot : l’approche de la présidentielle met à l’épreuve la stratégie de banalisation du FN. Je l’ai personnellement pensé et dit au tout début du bras de fer fille-père : la banalisation et la mue « souverainiste » du FN recèle aussi un risque, celui du grand écart. Grand écart de propos, selon les moments (« Manif pour tous » par ex), selon les personnes (père ou fille ; Philippot ou Gollnish), les zones géographiques (Nord ou Sud)… Dans la course électorale, l’exercice du grand écart et de surchauffe peut aboutir à des ruptures, de type claquage ! Le FN n’est pas du tout à l’abri.

De ce point de vue, les déclarations alambiquées d’un Jacques Sapir me semblent épiphénoménales. L’enjeu actuel pour Marine Le Pen est tout autre, il est d’essayer de tenir les deux bouts opposés d’une ligne: continuer d’incarner l’héritage et l’avenir d’un parti aux racines historiques d’extrême droite, tout en prétendant le changer par un discours « maîtrisé » et en s’opposant frontalement au père fondateur du parti, qui lui avait donné il n’y a pas si longtemps les clés du parti… imprégné d’un penchant ouvertement raciste, antisémite et négationniste. Sauf à tomber dans l’amnésie nationale, cela est et restera très compliqué à faire passer ! Même en période de crise et de colère populaire, où des thèses épouvantables peuvent traverser l’opinion.

La rupture avec le père, provoquée par la fille, est aussi l’illustration d’un certain aveuglement de Marine Le Pen et de Florian Philippot : après de réels succès aux élections intermédiaires, tous deux se sont crus sur-puissants. Faute majeure ! Non seulement les facilités ne devraient pas se reproduire aux élections nationales, mais voilà le fondateur du parti, qui retrouve une certaine latitude, un pouvoir (même de nuisance) et une nouvelle jeunesse combattante ! Le père a beau être considéré par son héritière politique comme un boulet, le boulet va être lourd, et il parle ! En vieux routier, qui a fait ses armes politiques dans le poujadisme éructant de la fin de la IVème République et de la guerre d’Algérie, Jean-Marie Le Pen a vite compris les avantages de la situation actuelle. Cette posture du combattant irréductible et victimisé correspond non seulement à sa culture personnelle mais à une culture traditionnelle d’extrême droite que Marine Le Pen, comme son compagnon Michel Alliot, ne peuvent ignorer, encore moins mépriser.

Elle se trouve face à un gros problème. Car cette posture-culture là est encore vivante dans ce parti, chez des militants et cadres, parfois jeunes, dans une partie de l’électorat aussi. Par exemple dans le Sud, avec aussi la génération des Anciens Combattants d’Indochine et d’Algérie, et des rapatriés d’Algérie, qui ont pu adhérer, en partie, aux propos de Jean-Marie Le Pen sur le thème virulent de l’immigration-invasion. Cette donnée n’a pas échappé à la jeune Marion Maréchal-Le Pen, qui marche sur des oeufs quand il s’agit de son grand-père. Et pas du tout pour de simples raisons affectives…

- Atlantico : Faut-il comprendre les appels du pied de Florian Philippot envers Henri Guaino et Rachida Dati (qualifiée de « patriote ») comme une volonté d’attirer également les souverainistes à droite vers le FN, et de modifier ainsi l’ADN du parti ?

Oui. Mais je pense, même si je peux naturellement me tromper, que ces appels du pied n’auront pas d’effets prochainement à droite, sauf débauchages individuels secondaires. Quelqu’un comme Henri Guaino surtout, est structuré politiquement, même s’il est jugé parfois par ses collègues comme psychorigide et incontrôlé. Son ancrage souverainiste, lui l’ex-séguiniste flamboyant, devrait l’immuniser contre toute tentation d’approcher le FN, qui lui ferait une danse du ventre, sur la musique du «gaullisme et souverainisme social». Une imposture !

Mais il faut toujours se méfier des certitudes… l’histoire n’a cessé de nous le montrer.Sachant aussi que Guaino a très bien cohabité, à l’Elysée il n’y a pas longtemps, avec celui qui était présenté comme son «hémisphère droit» par le chef de l’Etat précédent : Patrick Buisson, issu de la culture lépéniste, sans jamais l’avoir vraiment reniée, ni comportementalement quittée (cf les enregistrements clandestins, que Buisson pratiquait du temps de sa proximité avec Jean-Marie Le Pen, à la tête de « Minute »). Buisson a beau être déconsidéré, sa ligne, manifestement, continue d’attirer. Notamment chez certains sarkozystes un peu primaires. Mais Henri Guaino n’en est pas vraiment un.