Liberation
 
10/11/2009
 
L’identité du « peuple de gauche » est en profonde mutation. La présente enquête, reposant sur un questionnaire riche (plus d’une quinzaine de questions) administré à un large échantillon de sympathisants de gauche (800 personnes) et donnant lieu à une cartographie des galaxies de la gauche, actualise la série des études de même nature réalisées, chaque année, par les équipes de Viavoice pour Libération.
 

 L’objet de ces enquêtes consiste à ne plus braquer uniquement le projecteur sur les leaders et les partis politiques, mais sur les Français qui se disent, eux-mêmes, de gauche. Cette démarche permet de mieux répondre à la question : « qu’est-ce qu’être de gauche en 2009 ? », et révèle les composantes (les « galaxies ») de cet univers social et politique.

Le choix de cette approche repose sur une conviction : les divergences ou les convergences visibles qui animent les partis et les leaders de la gauche sont portées par le jeu souterrain des plaques tectoniques qui est celui des grandes références et idéologies qui animent les personnes qui se déclarent de gauche.

Concrètement, l’ensemble des investigations repose sur un triptyque : quels sont les idéaux de ce « peuple de gauche », pour les années qui viennent ? Comment ce dernier perçoit-il la société actuelle ? Quelles sont ses opinions sur les grands enjeux du moment ? Ce triptyque est complété par la prise en compte de perceptions politiques plus traditionnelles.

Cette analyse 2009 est fondamentale, parce qu’elle intervient plus d’un an après l’amplification de la crise économique et financière (faillite de Lehman Brothers, 15 septembre 2008). Ce choc historique a conduit une large partie des Français, et tout particulièrement des sympathisants de gauche, à s’interroger plus encore sur le devenir de notre modèle de société. La crise a mis à nu les défaillances majeures au coeur de notre monde, et elle a, qui plus est, entraîné des centaines de milliers de Français vers des difficultés personnelles plus grandes.

Dans ce contexte inédit, notre enquête révèle que :

  • La gauche s’ordonne désormais autour de cinq galaxies, en grande partie renouvelées par rapport au paysage, assez stable, enregistré jusqu’à l’année dernière ;
  • Cette nouvelle donne s’explique, d’abord, par une répudiation partielle des choix libéraux, mais laquelle n’appelle pas, pour autant, un recours accru à l’Etat ;
  • Cette nouvelle donne s’explique, ensuite et plus profondément, par une autonomisation essentielle des fondements conceptuels de la gauche.

Les cinq galaxies idéologiques du « peuple de gauche »

La gauche s’ordonne désormais en un univers de familles idéologiques en partie inédit. L’année dernière, à l’automne 2008, la gauche comptait quatre galaxies qui, chacune, fédérait environ un quart des personnes interrogées :

  • La galaxie anticapitaliste ;
  • La galaxie sociale-libérale ;
  • La galaxie interventionniste ;
  • La galaxie populaire et autoritaire (que nous avions appelée la « contre-gauche »).

Aujourd’hui :

  • S’est installée une galaxie nouvelle, antisystème et écologiste ;
  • La galaxie « populaire et autoritaire » devient une gauche « morale et anticonsumériste ».

Le tableau ci-dessous en présente l’évolution par rapport à l’année dernière :

tab id gauche 2009

La première galaxie de la gauche est celle de l’antilibéralisme :

  • Elle est anticapitaliste : 57 % de ses membres se déclarent « proches » des idées anticapitalistes » ;
  • Elle accorde une grande importance à l’Etat : à la différence de la plupart des autres, ses membres ne pensent pas que l’Etat joue un rôle « trop important » dans la société française ; et surtout elle entend « maintenir le service public tel qu’il est aujourd’hui » (96 %) ;
  • Elle est aniticonsumériste : 81 % de ses membres pensent que « la société de consommation est une mauvaise chose, elle donne trop d’importance à l’argent ».

Cette galaxie se reconnaît dans le NPA et le Parti communiste, Olivier Besancenot et Marie-George Buffet mais apprécie également, plus que les autres, Benoît Hamon et Martine Aubry.

La deuxième galaxie, idéologiquement à l’opposé de la première, est celle du social-libéralisme :

  • Elle accepte le modèle capitaliste : 70 % de ses membres se déclarent « éloignés » des idées anticapitalistes ;
  • Elle accepte la société de consommation : 93 % de ses membres estiment que « la société de consommation est une bonne chose, elle soutient l’activité économique et le bien-être des gens » ;
  • Elle plaide, en revanche, pour une réduction du rôle de l’Etat : 66 % de ses membres considèrent que « l’Etat joue un rôle trop important dans la société française ».

Sur le fond, cette famille souhaite « baisser les impôts et réduire les dépenses consacrées aux services publics » (63 %), « développer la part des organismes privés en matière de protection sociale » (64 %), « réduire les allocations des chômeurs qui refusent trois offres qui leur sont successivement proposées » (57 %), « inciter à la productivité dans l’administration en instaurant des primes à l’efficacité » (53 %). Cette galaxie estime que Dominique Strauss-Kahn ferait un « bon président de la République pour la France » (53 %).

La troisième galaxie est celle de l’interventionnisme public, ou de la régulation :

Intermédiaire entre les deux premières familles, elle plaide pour l’intervention de l’Etat et dénonce, partiellement, le capitalisme et la société de consommation.

La quatrième, particulièrement intéressante et originale, est celle de la gauche morale anticonsumériste :

  • Elle accepte massivement le modèle capitaliste : 92 % de ses membres se déclarent « éloignés » des idées anticapitalistes ;
  • MAIS elle rejette la société de consommation : ses membres estiment que « la société de consommation est une mauvaise chose, elle donne trop d’importance à l’argent » ;
  • ET elle plaide pour une réduction du rôle de l’Etat : 70 % considèrent que « l’Etat joue un rôle trop important ».

Ce groupe en apparence hybride, capitaliste et libéral, mais anticonsumériste, accorde, beaucoup plus que les autres, de l’importance au « respect des gens entre eux » (30 %) et au « respect des valeurs et de la morale » (27 %). Il estime volontiers que Ségolène Royal ferait « un bon président de la République pour la France » (44 %), ainsi que François Bayrou (37 %).

La cinquième galaxie est celle de la gauche antisystème écologiste :

L’écologie constituait, bien évidemment, une référence importante à gauche au cours des années passées. Mais les revendications écologistes n’étaient pas suffisamment différenciantes pour composer un groupe identitaire à part, parmi les Français de gauche. Aujourd’hui, la galaxie antisystème écologiste s’est installée, même si elle ne recouvre pas l’ensemble de la sensibilité écologiste.

  • Elle est anticapitaliste : 30 % de ses membres se déclarent « très proches » des idées anticapitalistes, et 95 % « proches » ;
  • Elle ne plaide pas pour un renforcement de l’Etat : 68 % de ses membres estiment que « l’Etat joue un rôle trop important dans la société française » ;
  • Et elle est anticonsumériste : 97 % de ses membres estiment que « la société de consommation est une mauvaise chose, elle donne trop d’importance à l’argent ».

Elle estime, plus que les autres, que Daniel Cohn-Bendit ferait un « bon président de la République pour la France » (38 %).

Mais l’écologie ne saurait se réduire à cette galaxie. Bien plus largement, il existe à gauche une « sensibilité écologiste », et qui fédère la plupart des sympathisants de gauche :

  • Les idées « écologistes » sont les plus fédératrices à gauche, loin devant les idées « socialistes » : 86 % des sympathisants de gauche se déclarent « proches » des idées écologistes (et 76 % « proches » des idées socialistes »), et 27 % « très proches » des idées écologistes (seulement 16 % se déclarent « très proches » des idées socialistes) ;
  • De façon comparable, 90 % des sympathisants de gauche se retrouvent pour considérer qu’il « faut privilégier la protection de l’environnement, même si cela ralentit le développement économique ».

Première explication : face à la crise, une gauche qui répudie une partie de ses choix libéraux, mais qui, pour autant, n’entend pas davantage recourir à l’Etat

La première explication des mutations à l’oeuvre est la réduction des choix d’orientation libérale. La baisse est non seulement enregistrée par rapport aux données recueillies l’année dernière mais également, en tendance plus longue, au cours des quatre dernières années :

  • Concrètement, 41 % des sympathisants de gauche sont favorables à l’incitation « à la productivité dans l’administration en instaurant des primes à l’efficacité », soit un repli de 10 points par rapport aux scores obtenus en 2008, et de 16 points par rapport à ceux de 2005 ;
  • 44 % souscrivent à la réduction « des allocations des chômeurs qui refusent trois offres d’emploi qui leur sont successivement proposées » (-7 par rapport à 2008, -20 par rapport à 2005) ;
  • 49 % souhaitent voir se « développer la part des organismes privés en matière de protection sociale (-2 par rapport à 2008, -18 par rapport à 2005) ;
  • 51 % adhèrent aux « baisses d’impôt » et à la « réduction des dépenses consacrées aux services publics » (stable par rapport à 2008,
  • 13 par rapport à 2005).

Toutefois, et de façon très singulière, ces prises de distance envers les solutions libérales ne conduisent pas, en retour, les sympathisants de gauche à plaider davantage en faveur de l’Etat. De manière générale, 62 % des sympathisants de gauche estiment désormais que l’Etat « joue un rôle trop important dans la société française », et cette donnée est conforme à celles qui étaient obtenues les années précédentes (elle ne baisse pas). Autrement dit, dans sa globalité, l’Etat n’est toujours pas perçu comme un recours, mais au contraire comme un poids à réduire.

Cette perception se traduit concrètement sur l’influence relative des galaxies de la gauche : les deux sensibilités qui plaident en faveur d’une intervention accrue de l’Etat (les antilibéraux et les interventionnistes) voient leur importance numérique décroître par rapport à l’année dernière. Cette singularité (réduction de la part libérale, absence de recours nouveau à l’Etat) s’explique, pour une large part, par l’affirmation et l’installation massive de la galaxie antisystème écologiste.

Seconde explication : l’autonomisation des fondements conceptuels de la gauche

La deuxième explication, plus profonde, est la désolidarisation des références qui structuraient auparavant l’identité de la gauche. Jusqu’ici, l’ensemble des identités de gauche étaient pour l’essentiel ordonnées autour d’oppositions conceptuelles (capitalisme/anticapitalisme, étatisme/libéralisme, consumérisme/anticonsumérisme) qui, peu ou prou, se recouvraient. La gauche de la gauche était globalement anticapitaliste, étatiste, et opposée à la société de consommation ; à l’inverse la droite de la gauche était capitaliste, plus libérale, et favorable à la société de consommation.

Aujourd’hui, ce que notre enquête révèle est une désolidarisation décisive de ces couples conceptuels :

  • La gauche antisystème écologiste est à la fois anticapitaliste et opposée à la société de consommation, mais souhaite moins d’Etat ;
  • La gauche anticonsumériste est favorable au modèle capitaliste et souhaite moins d’Etat, mais est opposée à la société de consommation.

Ainsi, les fondements conceptuels historiques de la gauche s’autonomisent les uns par rapport aux autres. Et coexistent deux catégories de galaxies :

  • Les galaxies « traditionnelles » (antilibérale, sociale-libérale), qui s’inscrivent toujours sur le schéma traditionnel des oppositions conceptuelles (capitalisme/anticapitalisme, étatisme/libéralisme, consumérisme/anticonsumérisme) ;
  • Les galaxies « nouvelles » (antisystème écologiste, anticonsumériste) qui ne se fondent plus sur ces oppositions simples, parce que les cadres qui les sous-tendent ont volé en éclats.

Ces mutations sont fondamentales parce que, si elles se confirment, elles éclairent les difficultés des idées de gauche à fédérer électoralement, en France et dans de nombreux pays d’Europe. Elles le sont également parce qu’elles laissent entrevoir, dans la plus longue durée, un bouleversement complet des concepts qui ont sous-tendu l’identité de la gauche depuis le dix-neuvième siècle.

François Miquet-Marty

Télécharger en pdf le Sondage Viavoice-Libération du 10 Novembre 2009