Liberation
 
27/10/2008
 
La gauche française est aujourd’hui confrontée à deux enjeux majeurs. Le premier est celui des fractures considérables connues ces derniers mois par le monde et l’Europe (crises financière, énergétique, alimentaire, climatique).

Le second est celui des futures orientations doctrinales et programmatiques des partis politiques de gauche, lesquelles seront définies lors des congrès à venir (Congrès de Reims pour le Parti socialiste du 14 au 16 novembre, Congrès du Parti communiste du 11 au 14 décembre, Congrès fondateur du Nouveau Parti Anticapitaliste les 17 et 18 janvier 2009), notamment dans la perspective des élections européennes de juin prochain.

L’ampleur des crises connues par la planète favorise a priori une profonde évolution des discours partisans et ouvre, peut-être, la voie à une redéfinition du paysage politique de la gauche française.

A la charnière entre les bouleversements du monde et les futures orientations des partis politiques de la gauche française, se situent les perceptions et les attentes du « peuple de gauche ». Ce sont ces dernières que Viavoice et Libération ont voulu identifier. Ce travail a été réalisé auprès d’un large échantillon (plus de 800 sympathisants de gauche interrogés), par un questionnaire approfondi (plus de 15 questions), et par la réalisation d’une typologie (présentée en un document complémentaire), c’est-à-dire d’une identification statistique des familles idéologiques qui composent la « France de gauche » aujourd’hui. Cette étude s’inscrit dans la série des enquêtes annuelles, réalisées pour Libération et consacrées à l’identité de la gauche. Les résultats révèlent l’existence d’un processus de reconstruction de l’identité de la gauche, autour de valeurs aujourd’hui plus fédératrices que par le passé.

Vers une gauche retrouvée

Ces dernières années, la gauche française a été frappée par deux perplexités identitaires fondamentales : la première est celle de la pertinence de la notion même de gauche (et de sa différenciation par rapport à la droite) ; la seconde est celle du bien-fondé de l’ouverture au centre et au libéralisme économique. Ces perplexités ont culminé lors de la campagne présidentielle de 2007 et, une fois élu, Nicolas Sarkozy les a utilisées à son propre avantage. Désormais, ces deux perplexités sont atténuées :

  • La pertinence du clivage gauche-droite gagne en pertinence : « seulement » 50 % des sympathisants de gauche estiment que « les notions de gauche et de droite sont aujourd’hui dépassées », contre 52% en août 2007, et 60 % en novembre 2005 ;
  • La référence au « centre » perd en audience : « seulement » 39 % des sympathisants de gauche se déclarent désormais « proches » des « idées centristes », contre 50 % l’année dernière ; 58 % estiment que « la gauche doit davantage s’ouvrir au centre », contre 68 % il y a un an ;
  • Les propositions relevant du libéralisme économique recueillent elles-mêmes un écho moins large que naguère : 43 % des sympathisants de gauche sont « favorables » à la « réduction des allocations des chômeurs qui refusent trois offres d’emploi qui leur sont successivement proposées », contre 59 % l’année dernière ; 51 % sont « favorables » aux baisses d’« impôts » et aux réductions des « dépenses consacrées au service public » (contre 62 % l’année dernière) ; 51 % également aux incitations « à la productivité dans l’administration en instaurant des primes à l’efficacité » (contre 61 %) ; 51% encore au développement de « la part des organismes privés en matière de protection sociale » (contre 61 %).

Des valeurs plus fédératrices que par le passé

Sur le fond, ce processus de reconstruction identitaire de la gauche repose sur l’importance croissante accordée, par les sympathisants de gauche, à des univers de valeurs de référence.

  • Les idées écologistes demeurent largement prédominantes : leur importance, qui plafonne, peine à progresser par rapport aux années antérieures ; 86 % des sympathisants de gauche se déclarent aujourd’hui « proches » des idées « écologistes », soit une progression de trois points par rapport aux données enregistrées en 2005 ; électoralement, dans la perspective des élections européennes, le rassemblement de Daniel Cohn-Bendit, José Bové et de proches de Nicolas Hulot autour des Verts est jugé prometteur puisque « crédible » par près des deux tiers des personnes interrogées (65 %) ;
  • Les idées socialistes et laïques enregistrent de belles progressions : 81% des sympathisants de gauche se déclarent « proches » des idées « socialistes » (+ 11 points par rapport à 2005), et 8° % des idées « laïques » (+ 12) ;
  • Les idées « sociales-démocrates » progressent elles-mêmes fortement (58 %, + 13) ;
  • Enfin les idées « anticapitalistes » et « altermondialistes » se renforcement : respectivement 48 % (+ 10) et 51 % (+ 6). De façon complémentaire, 69 % des sympathisants de gauche estiment que « la gauche doit davantage tenir compte de la gauche antilibérale », soit une progression de 7 points par rapport à l’année dernière ; désormais, 45 % pensent nécessaire de « s’opposer radicalement » à la mondialisation économique ou de « la modifier en profondeur », contre 39 % en 2007 ; et au palmarès des « personnalités qui représentent le mieux l’identité de la gauche », Olivier Besancenot est cité en deuxième position (41 %), avec un score comparable à celui de Ségolène Royal (42 %) et identique à celui de Bertrand Delanoë.

Régressions et idéal

Cette tendance à la réhabilitation de la gauche et de ses valeurs s’opère certes, indirectement, à la faveur des crises mondiales qui plaident pour la promotion de l’environnement et des énergies durables, et pour des dispositifs de régulation (du capitalisme financier ou de la spéculation sur les marchés de l’énergie et des matières premières). Mais plus immédiatement, elle repose sur de puissants sentiments de régression, développés dans le contexte international des crises, mais également dans le contexte national de la droite au pouvoir et de la présidence Sarkozy:

  • Sur un registre collectif, 86 % des sympathisants de gauche estiment que « la société dans laquelle nous vivons va de plus en plus mal », contre 76 % il y a un an, et 74 % en 2003 ; le constat est particulièrement sévère sous la présidence Sarkozy : 71 % pensent que « depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 », « la situation de la France s’est détériorée » ;
  • Sur un registre individuel, les jugements sont tout aussi sévères : 67 % des sympathisants de gauche considèrent que « au cours des cinq dernières années », leur « situation au sein de la société s’est plutôt détériorée ».

Ces amertumes conduisent les sympathisants de gauche à afficher, en retour, de fortes aspirations à l’idéal : 78 % affirment que « nous vivons dans un monde qui manque de rêve et d’utopies », soit un score en soi très élevé, et en progression de 7 points par rapport à celui enregistré l’année dernière. C’est de la convergence entre cet idéal populaire et l’offre à venir des partis politiques que dépendra le succès national et électoral, à terme, de la gauche en France.

François Miquet-Marty

Télécharger en pdf le sondage Viavoice-Libération du 27 octobre 2008