Liberation
 
18/09/2008
 
La mondialisation économique et financière est-elle une chance ou une menace aux yeux des Français ? Quelle est la hiérarchie des menaces mondiales ? Et quels sont les acteurs crédibles pour y faire face ?
 

A l’occasion du Forum organisé par Libération à Grenoble, Viavoice a réalisé un sondage afin d’identifier les attentes et les perceptions de l’opinion française. Les enseignements sont éloquents : les Français expriment des peurs d’intensité comparables sur plusieurs registres et en appellent, en recours, à l’intervention d’acteurs planétaires.

Face aux nouvelles crises économiques : l’addition de peurs massives

Les crises économiques qui se sont succédées depuis plus d’un an sur la planète forment, pour l’opinion, autant de menaces d’équivalentes intensités : 85 % des Français estiment que la « crise financière (subprimes) » constitue une menace « importante », et 84 % expriment la même opinion respectivement à propos de la « crise des matières premières », et à propos de la « crise du pétrole ».

De façon plus concrète, les perceptions des menaces sont nettement distribuées en fonction des positions sociales des Français. A titre indicatif, 44 % des ouvriers estiment que la « crise des matières premières » constitue une menace « très importante », alors que seulement 25 % des cadres partagent cette opinion.

Face à la mondialisation économique et financière : l’image d’une France plus menacée que les autres pays

Au-delà des crises économiques, c’est la mondialisation économique et financière elle-même qui est considérée comme inquiétante, à deux titres :

  • En raison de sa nature perçue, la mondialisation suscite plus de pessimisme que d’optimisme : les Français estiment en priorité que la mondialisation correspond à « des systèmes financiers qui menacent les équilibres écologiques et sociaux de la planète » (42 %), puis la « délocalisation de la production dans les pays émergents » (39 %) ; l’idée d’une dynamisation de la croissance mondiale n’est citée qu’en quatrième position (20 %), et le développement d’une communication instantanée en cinquième position (19 %) ;
  • Géographiquement, c’est la France en particulier qui paraît la plus menacée : 60 % des Français pensent que cette mondialisation « constitue plutôt une menace » pour la France, contre 36 % à propos de l’Inde et de la Chine, 47 % pour les États-Unis, et 51 % pour l’Europe dans son ensemble. Et ici encore, ce sont les catégories sociales les plus modestes qui sont les plus inquiètes : 67 % des ouvriers affirment que la mondialisation est une menace pour la France, contre 46 % des cadres.

Face aux enjeux environnementaux : l’addition des pessimismes pour l’avenir

Interrogés sur les grands enjeux environnementaux, les Français estiment massivement qu’il sera « de plus en plus difficile d’approvisionner tous les pays en pétrole » (84 %) et « en eau potable » (84 %), que « les forêts, les océans et la biodiversité vont rapidement se dégrader » (83 %), et que « le réchauffement climatique va provoquer des dégâts climatiques et humains irréversibles » (82 %).

Au total l’opinion publique est particulièrement sensible à la « crise climatique », qui constitue une menace « importante » pour 88 % des personnes interrogées (et une menace « très importante » pour 48 % d’entre elles). Ces scores sont particulièrement significatifs puisqu’ils sont supérieurs à ceux qui sont enregistrés à propos des crises économiques ; ainsi, sur l’agenda des priorités, l’environnement précède désormais l’économie, en dépit de l’intensité des crises connues sur ce registre.

Pour l’avènement d’une politique mondialisée

En regard de ces inquiétudes, les États-nations n’apparaissent plus comme le cadre de référence permettant d’apporter des réponses crédibles aux difficultés rencontrées. Pour « apporter, dans les années qui viennent, des réponses aux grands enjeux planétaires », les Français estiment que l’institution « la mieux placée » est l’Union européenne (34 %), suivie par l’Onu (28 %), le G8 (26 %) et les grandes entreprises multinationales (21 %). En revanche, les « États de chaque pays » sont cités seulement en cinquième position (14 %).

Un désenchantement démocratique

Les résultats enregistrés dans le cadre de ce sondage révèlent un désenchantement démocratique majeur : face aux enjeux les plus préoccupants qui soient, lesquels concernent à la fois l’avenir de la planète, de la France et de chacun, l’opinion française a le sentiment que le levier d’action traditionnel (l’État-nation) compte parmi les moins influents ; dès lors, la vie politique nationale hyper-médiatisée apparaît d’autant plus vaine et théâtrale.

Et, paradoxe apparent, c’est précisément cette Union européenne que les Français appellent aujourd’hui de leurs voeux, qui a vu son développement rejeté lors du référendum de 2005. L’explication s’impose ici clairement : dès lors que l’UE est perçue comme libérale, elle apparaît comme le relais des menaces mondiales, et non comme un rempart à leur encontre.

Ce sondage révèle une mutation historique : les évolutions de ces dernières années (mondialisation, environnement, auxquels s’ajoutent les crises économiques récentes) définissent des urgences planétaires en regard desquelles les politiques nationales apparaissent désuètes. Ce décalage fonde le sentiment d’impuissance de la politique nationale, et explique aussi partiellement, en retour, le succès du volontarisme de Nicolas Sarkozy et de certaines de ses actions internationales (Union pour la Méditerranée).Le reste est un idéal international à construire.

François Miquet-Marty

Télécharger en pdf le sondage Viavoice-Libération du 18 septembre 2008