Liberation
 
11/04/2008
 
Près d’un an après son élection des 22 avril et 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy subit une conjoncture politique, économique et sociale difficile : impopularité personnelle et troubles au sein de la majorité après des élections municipales perdues, inquiétudes des Français pour le pouvoir d’achat sur fond de tensions inflationnistes et de ralentissement de la croissance, manifestations des étudiants.

Au-delà de cette conjoncture, Viavoice et Libération ont voulu établir le bilan de cette première année de présidence, tel qu’il apparaît aux yeux de l’opinion, et en comprendre les ressorts.

Les enseignements sont sévères : les Français estiment que cette première année est un échec, et les raisons qu’ils invoquent convergent vers un sentiment de régression.

Un constat d’échec

La sanction est sans appel : pour 59 % des Français, la « première année de présidence Sarkozy » a été « plutôt un échec », et seuls  20 % estiment qu’il s’agit « plutôt d’un succès ».

  • Politiquement, les sympathisants de gauche se montrent très critiques : 79 % d’entre eux parlent d’échec ; mais les soutiens traditionnels du chef de l’État sont eux-mêmes très partagés : seulement 52 % des sympathisants UMP considèrent que ces douze premiers mois ont été « plutôt un succès »
  • Sociologiquement, ces mauvais scores sont redoublés par le fait que les ouvriers, qui constituaient le public de conquête de la campagne sarkozyste, émettent eux-même un jugement négatif, pour les deux tiers d’entre eux (66 %) ; et de manière plus générale, l’ensemble des catégories socio-professionnelle se révèlent critiques ; seuls les « retraités » et « autres inactifs » ne sont que 50 % à parler d’« échec ».
Cette proportion de Français critiques sur la première année de présidence correspond à la part de l’opinion qui porte un jugement « négatif » sur « Nicolas Sarkozy, en tant que président de la République » (58 %) ; désormais, le chef de l’État ne recueille plus qu’un taux de confiance de 38 %, soit un score comparable à celui enregistré fin mars (40 %), voire à la veille des élections municipales (37 % les 29 février et 1er mars). En un mot, depuis la fin du mois de février, Nicolas Sarkozy est encalminé sur un étiage de popularité, à partir duquel il peine à reconquérir les soutiens perdus. Conjoncturellement, ces dernières semaines, ses difficultés ont été confirmées par les désaccords au sein de la majorité et du gouvernement, notamment sur le dossier des OGM et de la carte « Familles nombreuses ».

Pour comprendre ce constat d’échec de la première année de présidence Sarkozy, la lecture des opinions spontanément livrées par les interviewés à ce sujet complète utilement les résultats chiffrés. La notion de « régression » est très présente : « c’est la régression sur tous les plans », résume une femme sans profession. Cette régression se décline sur quatre registres.

Une régression de la justice sociale

« On est en régression sociale. Tous les avantages sont pour les grosses fortunes mais pas pour le reste du peuple » soutient une employée proche du Modem.

Sur ce registre, le « paquet fiscal », dénoncé par la gauche comme un vecteur d’injustices sociales, est considéré comme un « succès » par seulement 21 % des Français, soit le plus mauvais score de satisfaction recueilli par un dispositif engagé par l’exécutif. Ce très faible résultat est décisif parce qu’il concerne l’une des lois inaugurales de la présidence Sarkozy ; les Français y voient aujourd’hui le symbole d’une droite soutenant les intérêts des catégories privilégiées (abaissement du bouclier fiscal, possibilité de réduction de l’ISF). En revanche les autres mesures n’y sont plus associées (défiscalisation des heures supplémentaires, expérimentation du Revenu de Solidarité Active, allègement des droits de succession). De façon révélatrice, la « défiscalisation des heures supplémentaires », est considérée comme « un succès » (par 48 % des personnes interrogées, contre 40 % d’un avis inverse), alors qu’elle constitue l’une des mesures phares de ce « paquet fiscal ».

Une régression du pouvoir d’achat

« Il y a beaucoup de restrictions. Certaines catégories de population ne bénéficient plus de certains acquis qu'elles avaient avant », affirme une employée. Ces perceptions sont bien évidemment alimentées par le sentiment de baisse du pouvoir d’achat. « A l’âge de quarante-sept ans je dois me renseigner pour savoir comment je dois manger et comment je dois me soigner. C’est la misère » conclut un ouvrier proche du Front national.

Une régression du style présidentiel

L’idée de régression présidentielle concerne l’usage de la fonction par son actuel titulaire. Les deux tiers des Français (67 %) ne se déclarent « pas satisfaits » par la médiatisation de Nicolas Sarkozy, et 54 % par « son style personnel ». « Sarkozy est juste une star », affirme un employé ; « ce que je n’aime pas c’est son côté cinéma » prolonge un ouvrier.

Une régression par rapport aux engagements du candidat

La régression politique est celle du sentiment de promesses non tenues, après les espoirs levés lors de la campagne présidentielle. « Il fait le contraire de ce qu’il a dit pendant sa campagne électorale », déplore une femme proche du Modem. De manière générale, 67 % des Français ne se déclarent « pas satisfaits » par « les résultats obtenus » par Nicolas Sarkozy depuis qu’il est président de la République.

Ces désenchantements ne sauraient occulter les motifs de satisfaction, notamment en politique internationale : 46 % des personnes interrogées estiment que « l’amélioration des relations avec les États-Unis » constitue « un succès » (contre 37 % d’un avis opposé), et 43 % portent un jugement positif sur « la relance de l’Union européenne, avec le Traité simplifié » (contre 34 %). Mais il reste que, face aux sentiments de régression révélés par cette enquête, il appartient à Nicolas Sarkozy de restaurer sa crédibilité, et la confiance des Français en sa capacité à améliorer la situation du pays.

François Miquet-Marty

Télécharger en pdf le sondage Viavoice-Libération du 21 avril 2008