Liberation
 
28/09/2011
 
En termes d’opinion, il existe un mystère « Ségolène Royal » : tour à tour adulée ou décriée, la candidate socialiste à l’élection présidentielle de 2007 laisse rarement indifférent, et soulève des réactions souvent plus passionnées que rationnelles. Ses partisans la jugent novatrice, active, mobilisatrice, proche des Français qui souffrent ; ses détracteurs la disent incompétente, décalée, impulsive, maladroite. Les premiers s’attendent à son triomphe, les seconds à son naufrage.


La présente étude, réalisée par Viavoice pour Le Nouvel Observateur, éclaire cette ambivalence. L’image de Ségolène Royal est essentiellement identifiée à un « combat de l’altérité » : selon les points de vue, celui-ci développe les atouts de la différence, une épreuve de transgression, ou un sentiment d’irréalité.

Le combat de l’altérité systématique

De façon massive, Ségolène Royal est prioritairement associée à l’idée d’offensives optimistes : les Français estiment que la présidente de la Région Poitou-Charentes est « combative » (79 %), « enthousiaste » (77 %) et qu’elle « croit vraiment en ses chances » (74 %).
Et pour l’essentiel, cette combativité est perçue au service de l’altérité. Il ne s’agit pas uniquement d’une différence avec les autres leaders politiques (elle est « originale par rapport aux autres personnalités politiques », soutiennent 54 % des Français). Mais d’une dissonance systématique par rapport aux situations dans lesquelles se trouve Ségolène Royal : elle « n’est jamais là où on l’attend », estiment 51 % des personnes interrogées, contre 40 % d’un avis inverse :
• En 2006, on se souvient qu’elle était, déjà, « à la marge du Parti socialiste » observe un participant à la réunion exploratoire ;
• En 2007, elle « nous avais promis le Smic à 1500 €, et puis après elle a dit qu’elle n’y croyait pas en réalité », rappelle un autre ;
• En 2008, au Zénith, elle n’avait plus grand-chose de l’image présidentielle à laquelle elle aspirait : cela donnait une impression de « show business » ;
Aujourd’hui encore, elle se réclame de gauche, mais pour un participant « elle fait de droite », pas uniquement en raison de ses idées concernant l’ordre, le drapeau tricolore ou l’insécurité, mais parce qu’elle est « issue d’une famille militaire, est issue d’un milieu très à droite, et on l’a vue sur des photos avenue de Breteuil ».

Les atouts de la différence

Pour beaucoup, ce combat de l’altérité est séduisant :
- Il l’avait été dès 2006, lorsque Ségolène Royal se distinguait de l’image des « éléphants » du parti, et donnait un visage rénové au socialisme ;
Il l’est lorsque Ségolène Royal « défriche des idées neuves », telles que la « croissance  verte », et elle a « eu raison de parler d’insécurité en étant de  gauche », souligne une personne ;
Il l’est lorsque Ségolène Royal est aux côtés des Français qui souffrent, loin des appareils politiques et du pouvoir, par exemple avec  « les jeunes des cités » : « elle a une dimension plus concrète de la vie et du quotidien que les autres. »

L’épreuve de la transgression

Mais ce combat de l’altérité s’apparente parfois à des transgressions difficilement comprises. Le premier registre de transgressions, le plus radical, concerne des événements mémorisés : la « bravitude », le « Zénith » encore, les « excuses » présentées deux fois au nom de la France, pour les erreurs commises par le chef de l’Etat. « Elle a fait des trucs absurdes » résume un participant ; « elle agit par à-coups ». Un autre soutient : elle est « volontaire mais pas solide je trouve : elle se trompe de chemin, va trop loin, pour revenir à la charge après. »

Le second registre de transgressions a consisté, longtemps, à trop privilégier certains enjeux (environnement, famille, ordre), au détriment de l’économie notamment, nourrissant une critique en moindre compétence. « Elle ne donne pas l’image de quelqu’un qui connaît tous les domaines qu’elle aura à affronter », lance un participant. Et globalement une courte majorité de Français (48 % contre 44 %) estiment que Ségolène Royal « manque de compétences économiques », ce qui lui ferait défaut pour l’Elysée : « elle a des avis intéressants sur des sujets moins économiques mais plus de société. »

Un sentiment d’irréalité

Au-delà, ces perceptions d’altérité nourrissent l’image de « postures », de « masques » derrière lesquels la « réalité » de Ségolène Royal, son authenticité, seraient insaisissables. La candidate fait penser à « des masques », considère un participant. Et à la question posée : « qui est réellement derrière ces masques ? », les personnes présentes ne trouvent pas de réponse. « Derrière le masque c’est un point d’interrogation ; on ne connaît pas ses goûts, ses couleurs », résume une personne.
Ce sont surtout des métaphores qui fusent, désignant une thématique de l’inachèvement, de l’inaccomplissement : « Ségolène Royal c’est un train sans conducteur », fait valoir un participant ; « c’est un bocal qui n’est pas rempli ».
Ainsi cette recherche d’une « réalité Royal » se heurte à une apparence, jugée de composition : « elle ne dit pas assez ce qu’elle pense » ; « son discours est trop travaillé, pas assez spontané » ; « ça fait préparé : du coup on ne sait pas si elle est sincère » ; « son sourire fait faux, ça rappelle un peu Lady Di. »

Hier et demain : de la « revanche » à la « maturité » ?

Cherchant à comprendre l’image actuelle de Ségolène Royal, les participants à la réunion exploratoire ont imaginé son évolution personnelle. Lorsqu’elle était enfant, supposent-ils, elle devait être « très sérieuse », la « première de la classe », « bosseuse », une petite fille sage, « un peu timide », « avec des nattes ».
Alors désormais, soutient une participante, elle « prend sa revanche, elle se venge d’avoir toujours fait ce qu’on lui disait de faire, elle s’est libérée et aujourd’hui elle n’a plus trop de limites ».
Ainsi « l’histoire Royal » prendrait sens : la petite fille que l’on devine avoir été trop rangée, studieuse et obéissante, briserait aujourd’hui les codes, enfreindrait les règles établies par goût de la liberté, par volonté d’affranchissement de soi. Et si cette succession perçue de masques, d’artifices, était en réalité l’expression de sincérités éruptivement affirmées ?

Lors de la réunion exploratoire, l’avenir de Ségolène Royal a fait lui-même clivage. Beaucoup imaginent toujours sa personnalité « trop fragile » : « quand on est président de la République et qu’une décision doit être prise pour son pays le moment venu on doit trancher, il ne faut pas se tromper, et elle est trop fragile », soutient un participant convaincu.
D’autres, en revanche, jugent que Ségolène Royal « a mûri ». Et globalement, une majorité de Français partagent ce sentiment (56 %) de même que les sympathisants de gauche (62 %) et plus encore les sympathisants socialistes (66 %). « Si elle revient, conclut un participant, elle serait davantage politisée, elle a mûri. »
Demain, ici, là ou ailleurs, Ségolène Royal n’a pas fini de faire parler d’elle. Que ce soit sous des masques transgressifs, ou sous le visage d’une femme d’expérience jugée peut-être plus authentique.

François Miquet-Marty

Télécharger en pdf le Sondage Viavoice - Libération septembre 2011