Description

Présidentielle 2012

Le bilan d’une campagne jugée « décevante »

Ampleur et raisons d’une déception

La campagne présidentielle qui s’achève aura-t-elle été, finalement, à la hauteur des espérances des Français ? Après des crises d’une rare ampleur (financière, économique, sociale et de la dette) le bilan est sévère : 61 % des Français estiment que le qualificatif « décevant » s’applique bien à cette campagne de premier tour.

Et ce jugement critique est partagé par des catégories très différentes de la population : des ouvriers (58 %) mais plus encore des cadres (74 %), des sympathisants de gauche (58 %) autant que ceux de droite (57 %), des jeunes     (63 % des personnes ayant entre 18 et 24 ans) aussi bien que des moins jeunes  (56 % des personnes ayant 65 ans et plus).

Ce bilan négatif s’explique par plusieurs éléments :

- « L’ennui » (57 %) suscité notamment par des styles politiques déjà vus (Nicolas Sarkozy, François Bayrou) ou plus conventionnels qu’en 2007 (François Hollande) ;

- « L’agressivité » (51 %) perçue ;

- Le sentiment d’une distance par rapport aux « vrais problèmes » (67 %) ;

- L’idée selon laquelle cette élection « ne changera rien » : cet argument est le premier à être cité par les personnes estimant qu’il y a « de bonnes raisons de s’abstenir particulièrement à cette élection présidentielle ».

 

Sur le fond, il est possible de dire que cette campagne a été, à plus d’un titre, « contre nature » :

- « Contre nature » parce que les contraintes de la dette et des déficits publics ont bridé une partie des espoirs que fait naître traditionnellement un scrutin   présidentiel ;

- « Contre nature » parce que, de façon plus spécifique, Nicolas Sarkozy, qui prêchait le volontarisme en 2007 a été contraint à une plus grande modération en raison des critiques sur son bilan ; et parce que François Hollande a réduit la part d’« idéal » traditionnellement associée aux idéaux de gauche ;

- « Contre nature » parce que la recherche de sens, née des crises traversées depuis 2008, n’a pas toujours été assouvie ; en particulier Nicolas Sarkozy, adoptant des positionnements variés (candidat du peuple, candidat du travail, de l’autorité et de la responsabilité, candidat de la raison budgétaire, candidat de la France forte), peine aux yeux de ses électorats potentiels à faire comprendre le sens de sa campagne et de son action.

 

Jean-Luc Mélenchon : un phénomène d’opinion qui repose sur des alliages inattendus

A une semaine du premier tour, Jean-Luc Mélenchon apparaît comme le véritable « phénomène d’opinion » de cette campagne électorale : 24 % des Français souhaitent aujourd’hui qu’il « soit le prochain président de la République ». Ce chiffre exprime un souhait de victoire, qu’il importe de distinguer des intentions de vote.

Sur cette même question ce score situe le candidat du Front de gauche en troisième position après François Hollande largement en tête (44 %) et Nicolas Sarkozy      (33 %), et à un niveau comparable avec François Bayrou (22 %). Surtout, la candidature de Jean-Luc Mélenchon effectue une véritable percée, de 10 points en un mois. Politiquement, cette évolution rapide livre des armes à la gauche, puisqu’elle élargit sa base électorale, sans affaiblir pour autant la candidature de François Hollande en faveur de laquelle les souhaits de victoire demeurent stables.

En termes de soutiens, Jean-Luc Mélenchon parvient à fédérer aussi bien des ouvriers (22 %) que des cadres (22 % également), et séduit, au-delà de son espace politique « naturel », une partie des sympathisants MoDem (13 %) mais également Front national (13 % également). Son succès repose donc sur des alliages inattendus.

Ce « phénomène d’opinion » s’explique par plusieurs facteurs, de conjoncture comme plus structurels, qui rendent compte de la capacité du candidat Front de gauche à rassembler au-delà de la gauche radicale ou des catégories les plus modestes.

- Au rang des facteurs de conjoncture se situe, précisément, le caractère « décevant » ou « ennuyeux » de cette campagne présidentielle : le candidat du Front de gauche a introduit de la couleur sur une scène morose, et peut sur cet argument attirer au-delà de son socle naturel.

- Au rang des facteurs plus structurels existe la déception amplifiée ces dernières années, et notamment face à la crise, envers les dirigeants politiques « traditionnels ». Les travaux qualitatifs réalisés par Viavoice depuis trois ans ont révélé cette volonté de choisir un leader prétendant « mieux entendre » le peuple : le « phénomène Mélenchon » constitue en partie la réponse à un désenchantement démocratique. Ici encore, Mélenchon peut dépasser sa base électorale naturelle.

- Egalement figurent, bien évidemment, les critiques de l’économie libérale et des injustices sociales qu’elle nourrit, mais également le corpus de propositions émis par le Front de gauche, lesquelles ont complété l’image initialement plus protestataire de son candidat par une démarche de projet.

A une semaine du scrutin, le rapport de forces politique est favorable à la gauche, sans bien évidemment que ce constat autorise un pronostic. Le nouveau président, quelle que soit sa sensibilité politique, connaîtra probablement, après cette campagne « décevante », un état de grâce d’autant plus modéré. Il peut espérer en tirer l’avantage de ne pas trop nourrir de désillusions postélectorales (Alain Bergounioux et Gérard Grunberg, Le long remords du pouvoir, Fayard, 1992).

François Miquet-Marty
Directeur associé
Viavoice

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