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Études ponctuelles

mercredi, 25 avril 2012

Description

Étude post-électorale

Cette élection présidentielle 2012 est plus complexe qu’il n’y paraît. Envisagée par beaucoup comme un « référendum pour ou contre Sarkozy » déterminé par la personnalité et le bilan du président sortant, elle ne saurait manifestement être réduite à cette équation. L’aspiration à la justice sociale, la contestation du système, les prises de position droitières du président de la République, la colère des « oubliés de la démocratie », tout cela peut avoir compté dans le vote du 22 avril, qui s’est traduit électoralement par un double phénomène : vote à gauche (43,76 % pour l’ensemble des voix de gauche contre 36 % en 2007) et vote antisystème (Le Pen et Mélenchon : 29,01 %).

C’est pour mieux comprendre ce scrutin que Viavoice et Libération ont conduit cette étude postélectorale approfondie, privilégiant trois grilles de lecture : la sociologie (des électeurs et des abstentionnistes), les motivations politiques, mais également les facteurs sociaux et de psychologie collective.

L’enseignement qui s’en dégage est simple et décisif : le premier tour de la présidentielle a été pour une large part déterminé par un « phénomène de ciseau » : dans leur majorité, les Français expriment des préoccupations sociales ; mais dans leur majorité également, ils se réfèrent à des valeurs de droite. C’est cette tension qui gouverne, également, l’entre deux-tours que nous connaissons aujourd’hui.

 

Premier registre : des préoccupations majoritairement sociales

Le premier registre est manifeste. Il est frappant par son ampleur.

Tout d’abord, les électeurs déclarent en priorité avoir fait leur choix électoral pour un projet (44 %), puis pour changer de politique (29 %) ou pour l’appartenance politique du candidat (28 %). La volonté de « sanctionner Nicolas Sarkozy » n’apparaît qu’en cinquième position (18 %).

Dans cet esprit, les enjeux qui ont été les plus prépondérants sont des enjeux sociaux. Pour effectuer leur choix en faveur d’un candidat, les électeurs affirment avoir été en priorité préoccupés par la réduction des « inégalités sociales » (30 %), puis par la réduction du « chômage » (23 %). Et ces inquiétudes ont manifestement incité à un vote à gauche : les électeurs de François Hollande ont été d’abord préoccupés par la réduction des inégalités sociales (53 %) puis par la réduction du chômage (38 %) ; de façon comparable, les électeurs de Jean-Luc Mélenchon ont été surtout préoccupés par la réduction des inégalités sociales (55 %) puis par la lutte contre l’exclusion et la précarité (35 %). En revanche les électeurs de Nicolas Sarkozy affichent d’autres priorités : la réduction de la dette publique (38 %) et la préparation de l’Europe de demain (41 %). Les électeurs de Marine Le Pen par la lutte contre l’immigration (50 %) et la lutte contre l’insécurité (36 %).

A ce titre, et pour synthétiser ces éléments, le positionnement des candidats de gauche est apparu plus en phase avec les préoccupations prioritaires des Français, et leur crédibilité est apparue supérieure sur ces enjeux.

D’ailleurs, de façon assez frappante, les électeurs ayant clairement voulu « sanctionner Nicolas Sarkozy » (18 % des électeurs) affirment l’avoir fait parce que « il est le président des riches » (53 %) et parce que « il n’a pas tenu ses promesses » (45 %). La « personnalité » du président sortant est certes mise en cause, mais en quatrième position (36 %).

 

Second registre : des valeurs majoritairement de droite

En revanche, et ce constat est particulièrement singulier dans le contexte actuel, les Français sont majoritairement attachés à des valeurs de droite.

Tout d’abord il estiment que « dans le contexte des crises actuelles », la France a surtout besoin de « force et de ténacité » (51 %) davantage que de « rassemblement et d’apaisement » (44 %).

De même, ils pensent que « pour faire face à ces crises », la France a surtout besoin « de valeur travail et de courage » (57 %) plutôt que « de justice sociale et de solidarité » (41 %).

Au-delà, et cette fois l’enjeu des valeurs se prolonge sur celui des solutions, une majorité relative considère que « face à la crise économique et financière que connaît la France depuis 2008 », la « meilleure solution économique est à droite » (33 %), alors que 28 % avancent qu’elle est « à gauche », et 32 % « ni à gauche, ni à droite ». Ce résultat est frappant parce qu’il contrevient à l’hypothèse selon laquelle la progression du « bloc de gauche » se justifierait par un choix de plus en plus large en faveur de solutions économiques de gauche.

 

Cette ambivalence (préoccupations sociales majoritaires, valeurs de droite majoritaires) explique assez bien la tension du scrutin et ses résultats : certes une dynamique en faveur de la gauche, mais également un socle des droites (UMP et Front national) établi à 45,08 % (contre 41,62 % en 2007).

Par ailleurs malgré ses différences essentielles, la puissance du bloc antisystème (Le Pen et Mélenchon) s’explique particulièrement par un sentiment d’oubli au sein de la société. Globalement, 48 % des Français ne s’estiment pas « pris en compte dans la société   actuelle » (contre 49 %). Et ce sentiment a nourri les suffrages antisystèmes : 16 % des « oubliés » ont voté Mélenchon (contre 6 % des « non-oubliés »), et 25 % des « oubliés » ont voté Le Pen (contre 12 %). En revanche les oubliés sont minoritaires au sein des électorats Hollande (27 % contre 30 %) et Sarkozy (16 % contre 37 %).

 

Vers le second tour : une préférence majoritaire en faveur de François Hollande, mais des incertitudes (les préoccupations et les valeurs)

Concernant le second tour, la préférence des Français s’exerce nettement en faveur du candidat socialiste : 47 % déclarent préférer la victoire de François Hollande et 35 % celle de Nicolas Sarkozy. Par ailleurs 18 % ne se prononcent pas.

Néanmoins, les Français eux-mêmes estiment que le jeu est ouvert : les trois quarts (76 %) pensent que « le second tour n’est pas joué d’avance » et qu’il existe « encore de réelles incertitudes ».

Et cette issue ne tient pas uniquement aux ralliements des électorats du premier tour. Elle procèdera fondamentalement, et pour l’ensemble du corps électoral, de la concurrence entre « préoccupations sociales » et « valeurs de droite ». C’est là tout l’enjeu de cet entre deux-tours et notamment du débat. Bien plus qu’une question électorale ou de personnes c’est, sur le fond, un véritable enjeu de société.

 

François Miquet-Marty
Directeur associé de Viavoice
Auteur de Les oubliés de la démocratie (2011)

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