Le baromètre politique Viavoice – Libération : Face à la crise sanitaire Quel impact politique pour Emmanuel Macron ? – Janvier 2021

Emmanuel Macron : sous une étonnante stabilité d’image, les épreuves de la résilience

L’année 2021 porte l’espoir d’un nouvel élan, d’un renouveau attendu, d’une réflexion collective sur « l’après ». Et avec elle s’ouvre aussi une séquence politique totalement inédite. Dans ce contexte singulier, les prochaines échéances démocratiques apparaissent décisives : quels seront les impacts politiques de cette crise globale et profonde qui nous met à l’épreuve depuis un an ?

Lors de son élection, Emmanuel Macron portait très haut l’ambition de réformer le pays, mais crises après crises, le Président a dû composer avec un contexte sans cesse bouleversé. Grèves, Gilets jaunes, crise sanitaire, crise sociale et économique : qu’en est-il de sa légitimité et de sa capacité à réformer et à proposer une vision claire et mobilisatrice pour l’avenir ?

La nouvelle édition du baromètre politique Viavoice – Libération révèle un enseignement majeur du quinquennat. Jugé politiquement affaibli à l’épreuve de la pandémie, le chef de l’Etat est confronté à un contexte qui interroge sur sa capacité de résilience, condition inévitable pour résister au séisme que nous vivons tous, en vue de la présidentielle.

Face à la crise, une popularité présidentielle stabilisée, un socle électoral ancré

Premier enseignement majeur : la popularité du Président reste stable en ce début d’année avec 34 % d’opinions positives, portée notamment par un socle électoral acquis et une progression notable auprès des sympathisants de gauche (+ 6 points auprès des électeurs de Benoît Hamon, +5 points auprès des sympathisants de gauche) et des sympathisants de droite (+ 9 points auprès des électeurs de Fillon, +3 points auprès des sympathisants de droite).

L’approche de la crise : un Président bien entouré, conscient de la gravité de la crise et de ses conséquences

Cette popularité stabilisée s’explique notamment par les perceptions concernant l’approche de la crise, en ligne avec le socle d’Emmanuel Macron : 33 % des Français considèrent que le président de la République gère bien la crise sanitaire dont 81 % des sympathisants de la majorité présidentielle.

En outre pour plus d’un Français sur deux (55 %), le Président comprend la gravité de la crise sanitaire et 50 % des Français considèrent qu’il comprend également les conséquences sociales et économiques qui en découlent.

Conscient de la gravité du moment, Emmanuel Macron a eu raison de s’entourer du Conseil scientifique : 62 % des Français considèrent qu’il a eu raison de convoquer un « Conseil scientifique » pour l’épauler dans la gestion de la crise sanitaire.

Par ailleurs, dans ce contexte de crise sanitaire, la primauté est donnée aux acteurs de santé et aux scientifiques : 72 % font confiance aux personnels de santé dans la gestion de la crise, 48 % au Conseil scientifique et 45 % aux laboratoires de recherche médicale.

L’idée d’un président « affaibli » au terme de la crise

Pour autant, malgré ces jugements positifs, 56 % des Français considèrent qu’Emmanuel Macron sortira politiquement « affaibli » de cette crise : une fragilité escomptée jusqu’au cœur de de son électorat (45 % de ses électeurs du premier tour). Ce jugement critique est pour une large part imputable à la mise en œuvre des actions contre la pandémie :

–  Des mesures prises depuis le début de la pandémie (confinement total, confinements partiels, couvre-feu à 20 heures) jugées « peu compréhensibles » par 58 % des Français ;

–  Une campagne de vaccination jugée trop lente (63 %), chiffre qui confirme un ressenti majoritaire d’« excès de prudence », ressenti qui dépasse les seuls 51 % de Français enclins à se faire vacciner : 62 % estiment que ce rythme génère des craintes et des doutes.

Malgré les bouleversements, une « réinvention » qui ne convainc pas : le défi de la fin du quinquennat

L’enseignement le plus saisissant est la pérennité perçue d’Emmanuel Macron. En avril dernier, le Président avait déclaré : « sachons nous réinventer, moi le premier ». Mais aujourd’hui, neuf mois plus tard, la plupart des Français (68 %) estiment que le président n’a « pas changé ». Et pourtant, l’Etat est intervenu massivement, l’économie a été arrêtée, l’endettement public s’est envolé à plus de 120 % du PIB, le « quoi qu’il en coûte » est devenu la norme, en rupture totale avec l’orthodoxie antérieure.

Cette pérennité d’image en dépit de la grande transformation se comprend par un triple contexte :

–  Les mesures prises apparaissent de circonstances et dictées par la pandémie, et la plupart des pays ont adopté des démarches similaires ;

–  Les traits d’image d’Emmanuel Macron semblent avoir peu évolué, notamment en termes de distance perçue : difficulté perçue à comprendre les gens et leurs préoccupations ;

–  La gestion centralisée du pouvoir n’a pas changé : pour apporter des solutions, les Français en appellent d’abord à une « décentralisation » des décisions et accordent leur confiance aux acteurs de la société civile : 65 % font confiance aux collectivités locales, 51 % aux acteurs associatifs.

Dès lors se pose la question majeure : sans avoir jusqu’ici véritablement incarné le changement, Emmanuel Macron sera-t-il en mesure, aux yeux de l’opinion, de « se transformer » en vue de 2022 pour préparer le monde d’après ?

En l’état, trois « France » se distinguent : la première, majoritaire (48 %), enjoint le Président à changer de cap en modifiant en profondeur sa politique ; la deuxième attend un signe d’infléchissement politique en gardant cette volonté de réformer ; la troisième (23 %) souhaite que le Président maintienne le cap pour faire aboutir les réformes en cours.

La fin du quinquennat s’avère donc à risque pour l’exécutif, face aux « 66 millions de procureurs » dont une large partie doute de la capacité du chef de l’Etat à se repenser et donc à créer une dynamique nouvelle désirable pour l’avenir, ou encore à devenir soi-même son propre « monde d’après »….

François Miquet-Marty et Stewart Chau, Viavoice

Le baromètre politique Viavoice – Libération : Après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine L’école et la laïcité – Novembre 2020

À l’heure de la rentrée scolaire

Le sentiment massif d’une liberté d’enseignements menacée, sur fond de diffractions républicaines

Le drame porte le nom d’un professeur tué pour avoir montré des caricatures du Prophète Mahomet à ses élèves. Mais il masque également des doutes et des inquiétudes profondes quant à l’union de la société française autour de valeurs républicaines qui vacillent et de principes républicains tels que la laïcité, défiés. Et dans le même temps, cette tragédie pointe une école de la République, pourtant essentielle dans ces moments, qui s’interroge sur ces défis majeurs et sur son avenir.

A l’heure de la rentrée scolaire du 2 novembre, les résultats du baromètre politique Viavoice – Libération font état d’une France qui estime massivement que la liberté d’enseigner est menacée, dans un contexte de diffractions républicaines majeures.

Face à l’horreur, les diffractions républicaines

Le drame survenu le 16 octobre dernier revêt la couleur de la révolte : la « colère » est ressentie par 72 % des Français ; et cette colère se conjugue avec, bien sûr, la « tristesse » qui trouve sa source dans un réel « effroi » et une certaine « incompréhension » face à l’atrocité d’un tel acte.

Pour autant, si les Français sont unis pour célébrer la mémoire du professeur assassiné et la dénonciation de l’atrocité, cette communion n’occulte en rien les divergences. Si une très large majorité (64 %) estiment que les Français sont unis dans la condamnation d’un tel acte, 31 % questionnent l’existence d’une telle union.

Ces divisions se déploient sur deux registres :

–  Des « valeurs de la République » française qui ne rassemblent plus suffisamment : seuls 46 % estiment que ces valeurs unissent les Français entre eux ;

–  Un pays qui peine à se rassembler derrière des solutions qui feraient consensus, 59 % des Français considèrent qu’ils ne sont pas unis et soudés dans la recherche de solutions pour l’avenir…

Concrètement, ces divergences de vue sur les solutions procèdent de l’écheveau perçu des responsabilités qui ont conduit à la tragédie de Conflans :

–  D’abord la déferlante haineuse permise par les réseaux sociaux (pour 77 % des Français) ;

–  Puis une radicalisation de certains musulmans (pour 75 % des Français) ;

–  Et une mise en cause d’une autorité qui se décline à deux niveaux : les valeurs de la République, avec une insuffisante fermeté de notre laïcité (74 %) et un séparatisme grandissant dans certains quartiers (74 %) ; et une prise en compte de l’institution censée transmettre ces valeurs, l’école, dont la voix des professeurs n’est plus suffisamment entendue.

Le sentiment très majoritaire d’une « liberté d’enseigner » menacée

En regard de ces défis cruciaux et inédits, 82 % des Français estiment que la « liberté d’enseigner » des professeurs est « menacée » (dont 34 % « tout à fait » menacée). L’ampleur de ce sentiment procède en réalité de trois facteurs qui peuvent nourrir une éventuelle retenue de la part des professeurs et pourrait générer même de l’autocensure.

–  Les risques d’attentats perçus : 88 % des Français estiment qu’il y aura « d’autres attentats terroristes islamistes en France, au cours des mois ou années qui viennent », faisant peser une pression permanente ;

–  Le caractère ultra-sensible de la laïcité et de son enseignement : 79 % des Français déplorent que les incidents à l’école liés aux questions de laïcité sont fréquents, et ils sont aussi nombreux (77 %) à anticiper une augmentation de ces défis. À ce titre, 63 % de la population estime que les enseignants et professeurs ne sont pas suffisamment outillés, informés pour enseigner et expliquer la laïcité à l’école ;

–  Les divergences patentes concernant la pertinence de présenter des caricatures du Prophète à l’école : 30 % des Français jugent « pas souhaitables » de montrer des caricatures de Mahomet à l’école à des enfants musulmans…

La lutte politique contre le terrorisme : extrême-droite, droite et centre, puis gauche

Politiquement s’affirme une impressionnante gradation, de l’extrême-droite à la gauche, en matière de confiance pour « lutter contre le terrorisme islamiste » :

–  Marine Le Pen est la personnalité qui suscite la confiance la plus forte : 42 %. La présidente du RN parvient à convaincre 59 % des sympathisants de droite sur cet enjeu, autant que Xavier Bertrand (58 %) mais loin derrière Nicolas Sarkozy (79 %) qui reste, pour la droite, la voix de l’autorité ;

–  Nicolas Sarkozy (37 %), Emmanuel Macron (33 %) et Xavier Bertrand (28 %) sont cités dans un deuxième temps par les Français ;

–  Les personnalités de gauche, qu’elles soient socialistes, écologistes ou LFI, ne parviennent pas à dépasser 18 %.

La tentation d’un recours à l’extrême-droite face au terrorisme islamiste : le récit paraît attendu mais les chiffres obtenus ici en livrent une traduction amère. Cet enchainement porte en lui la possibilité d’une surenchère de radicalisations, un face-à-face croissant entre terrorisme et extrême-droite…

Face à ce scénario, la démocratie et l’école de la République sont au cœur de la bataille pour panser une société qui semble avoir perdu le fil du récit républicain pour tous.

François Miquet-Marty, Groupe Les Temps Nouveaux, et Stewart Chau, Viavoice

Le baromètre politique Viavoice – Libération : “La rentrée politique : priorités et incarnations” – Août-Septembre 2020

Le grand paradoxe de la rentrée

Diversification des impatiences, fragilités des leaderships

L’histoire serait écrite. Face à la crise inédite actuelle (sanitaire, économique et sociale), la rentrée politique s’annoncerait sous de nouvelles dynamiques :

  • Une majorité LREM réarmée par les changements concernant le président de la République, par le nouveau gouvernement et par le plan de relance ;
  • Une gauche dynamisée par les victoires municipales et les succès EELV ;
  • Une droite mobilisée par la perspective présidentielle et par les succès éditoriaux de Nicolas Sarkozy ;
  • Des sensibilités RN et LFI auxquelles le nouveau « temps des crises » offre théoriquement des circonstances favorables.

Pourtant, cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice – Libération révèle un tout autre paysage : un paradoxe majeur entre une diversification des impatiences, et en regard, une nette fragilité des leaderships.

Au-delà du virus : une forte diversification des impatiences

Alors que cette année est dominée par la pandémie, alors que ce mois d’août connaît des résurgences, les « enjeux prioritaires » aux yeux des Français se révèlent bien plus variés :

  • L’ « emploi », la « lutte contre le chômage » s’affirment en tête des préoccupations (48 %), témoignage à la fois de la réalité de la crise économique et de son anticipation pour les mois qui viennent ;
  • Le « système de santé, de soins » s’établit à équivalence (46 %), nécessité à la fois face à la pandémie, et aspiration redoublée au « care » comme valeur de société ;
  • L’« environnement » (40 %) apparaît essentiel, notamment après un été caniculaire et face à l’intensification des défis climatiques ;
  • Le « pouvoir d’achat » (40 %) est également appelé à devenir une préoccupation majeure en temps de crise économique ;
  • La « sécurité des biens et des personnes » (33  %), l’« éducation » (32 %), sont cités à équivalence avec la lutte contre la pandémie (31 %), qui n’apparaît qu’en septième position.

Ainsi s’impose désormais, moins qu’une préoccupation univoque, un faisceau d’impatiences engendré par la pluralité des crises, et qui fait système. En regard de ces aspirations, les espoirs collectifs pourraient se tourner vers les leaders politiques, et notamment vers ceux dont les sensibilités semblent avoir engagé une dynamique nouvelle ces derniers mois.

Sous les aspirations, le désarroi (ou la fragilité des leaderships)

Pourtant, ce qui se révèle à ce stade est une insuffisance des leaderships. Seuls 39 % des Français déclarent qu’il existe actuellement « une personnalité politique » à laquelle ils feraient « confiance pour améliorer la situation de la France à l’avenir ».

Malgré tout apparaît une « tentation Philippe », personnalité à la fois la plus populaire (50 %) et la plus désirée en tant que prochain président de la République (33 %). Les personnalités les plus appréciées sont à l’écart de la politique institutionnelle : Edouard Philippe (50 %), Nicolas Hulot (48 %), Alain Juppé (35 %) et Nicolas Sarkozy (33 %).

Emmanuel Macron voit sa popularité stabilisée (32 %, -1) : celle-ci ne bénéficie, pour le moment, ni des réorientations engagées récemment, ni de la nomination du nouveau gouvernement Castex. En vue de la présidentielle, 22 % des Français souhaitent que l’actuel Président renouvelle son mandat.

Au Rassemblement national, Marine Le Pen apparaît en deuxième position des personnalités souhaitées en tant que prochaine présidente de la République, mais avec un score (23 %) comparable à celui obtenu par l’actuel chef de l’Etat.

Les autres sensibilités politiques disposent de nombreuses personnalités reconnues, mais peu parviennent pour le moment à fédérer largement.

Instable structuration du champ politique

Ces fragilités de leadership s’expliquent certes par l’usure du politique et par les perceptions concernant chaque personnalité ; mais elles procèdent plus profondément d’une instable structuration du champ politique :

  • Des sensibilités (gauche, droite) bénéficient d’une assise d’opinion confirmée par les municipales, mais aucun leader ne parvient véritablement à les rassembler : auprès des sympathisants de gauche, les meilleurs souhaits de victoire en vue de la présidentielle sont obtenus par Benoît Hamon (38 %), Christiane Taubira (38 %) et Nicolas Hulot (36 %) ; auprès des sympathisants de droite, par Nicolas Sarkozy (59 %), François Baroin (50 %) et Xavier Bertrand (44 %) ;
  • D’autres sensibilités (LFI, LREM, RN) reconnaissent davantage « leurs » leaders (Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron, Marine Le Pen) mais ces derniers peinent à rassembler au-delà de leur propre camp.

Cocktail explosif

Dans les circonstances actuelles, ces insuffisances composent un cocktail explosif : une diversification des impatiences qui appelle des porte-paroles, une perspective présidentielle qui impose des candidats. Pour être surmontée, cette tension autorise trois solutions :

  • Un bouleversement du champ politique : ressouder un camp ou définir de nouveaux clivages ; c’est la démarche qu’Emmanuel Macron avait menée en 2016-2017 ;
  • Le pari des campagnes électorales voire des primaires, pour faire bouger les lignes ;
  • L’émergence de personnalités alternatives, qui rebattent totalement les cartes.

En termes négatifs, cette rentrée politique comporte des risques démocratiques majeurs ; en termes positifs, elle peut être une chance pour tous les prétendants.

François Miquet-Marty, Groupe Les Temps Nouveaux, et Stewart Chau, Viavoice

Le baromètre politique Viavoice – Libération : “Coronavirus : quelle vie d’après ?” – Juin 2020

La « vie d’après », l’idéal et le réel

Une envie de changement … difficile à concrétiser

Au sortir de la crise actuelle, le fait est entendu : les Français aspirent à une société nouvelle, à des changements profonds censés revoir les modalités et les limites de notre mode de vie, de production, de consommation, de travail, de développement.

Mais bien plus que l’enjeu du « monde d’après », cette sortie de crise nous engage surtout vers une voie de réflexion profonde autour de « la vie d’après ». Car des bouleversement attendus et annoncés par cette tragédie, quels sont ceux qui seront effectivement réalisés, souhaités et possibles pour les Français ?

Premier ministre : exceptionnelle progression de popularité

Premier enseignement politique de cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice – Libération, la crise actuelle n’a pas vraiment profité au président de la République dont les « bonnes opinions » restent stables (à 33 %) et retrouvent leur niveau de l’été 2019.

Plus inquiétant, les scores en baisse auprès de son électorat (- 5 auprès des sympathisants de la majorité et – 7 auprès des retraités) qui semblent marquer le pas des dissidences connues par le parti présidentiel ces dernières semaines ou des doutes quant à la capacité du Président à se réinventer et proposer une nouvelle voie de rupture.

Une dynamique totalement inverse s’observe pour les deux acteurs en première ligne dans la gestion de la crise qui, paradoxalement, ont été le plus exposés. Le Premier ministre, qui gagne 12 points de bonnes opinions, fédère les différents électorats (+ 13 chez les sympathisants de gauche et + 15 chez les sympathisants de droite). Le ministre de la Santé reste le ministre le plus populaire du gouvernement avec 41 % de bonnes opinions et s’installe comme un élément essentiel de la macronie. Finalement on loue l’action commune, chacun dans son rôle, dans la gestion quotidienne de cette tragédie qui aura des conséquences très concrètes et déjà visibles.

La « vie d’après » : une aspiration aux changements mais une incertitude quant à leur réalisation

La volonté de rupture que l’on annonce depuis quelques mois est nuancée par les résultats du baromètre : le souhait de changement divise les Français : 47 % d’entre eux ont envie de changer les choses , 48 % expriment le contraire.

Mais surtout, au-delà de la question des changements « souhaitables », ce sont ces espoirs de changement déjà douchés par des certitudes qu’ils ne seront pas effectués qu’il faut relever : 39 % des Français pensent qu’ils vont vraiment changer des choses dans leur vie.

Cette « dialectique » entre le souhait et la concrétisation des changements pose finalement la question de la capacité perçue des Français à changer les choses dans leur vie.

Les changements dans la vie personnelle, intime : se recentrer sur l’essentiel, penser sur soi

En ce qui concerne les aspirations des Français pour leur vie d’après, les changements désirés se déploient autour de la sphère intime, familiale. Pour beaucoup, la crise du coronavirus leur a donné envie de « prendre davantage le temps de vivre » (71 %), à « passer davantage de temps avec celles et ceux qu’ils aiment » (70 %), à donner davantage d’importance à leur vie de famille (64 %) ou encore « prendre davantage soin d’eux et de leur bien être ».

omme si finalement l’enjeu était de se recentrer sur l’essentiel, et profiter d’une vie qu’ils considèrent peut-être désormais comme plus fragile avant d’engager des bouleversements majeurs tels que « changer de région », « changer de métier » ou une vie davantage ancrée dans le rapport au travail en étant plus « investi ou impliqué dans leur entreprise ».

Les changements dans la vie professionnelle : un désir de « mieux », ensemble

Les aspirations qui concernent la vie professionnelle découlent donc des espoirs précédemment évoqués. Ainsi, les aspirations tendent davantage vers une meilleure conciliation des vies professionnelle et personnelle, mais aussi pour une meilleure reconnaissance de leur travail. L’aspect collectif, (échange plus fréquent entre collègues) est tout aussi prépondérant, après l’exercice parfois délicat du télétravail contraint.

Ainsi, du « mieux » davantage que du « plus », voilà les enseignements que les Français tirent de cette crise, peu sensibles à des modifications profondes de leur mode de travail ou de leur carrière professionnelle.

Mais si ces changements sont espérés, force est de constater que les actifs restent pessimistes quant à leur capacité à les réaliser. Par exemple, seuls 20 % d’entre eux sont tout à fait certains de pouvoir bénéficier d’une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle et 19 % à bénéficier d’une meilleure reconnaissance au travail…

Les changements de mode de consommation : l’aspiration à un nouveau paradigme difficile à concrétiser…

Autre enseignement majeur du baromètre : si les changements d’attitude ayant trait aux transports restent les plus difficilement envisageables, l’ancrage d’une intention de remettre en question les modes de consommation dessine les traits d’un engagement écologique croissant des Français. En ce sens, l’envie de « consommer des produits issus de circuits courts », « moins transformés », et « produits en France », semblent constituer des aspirations majeures pour les Français.

Mais là encore, si les attentes sont nombreuses, sur l’ensemble de ces intentions louables peu de Français estiment finalement pouvoir les réaliser dans leur vie. Moins d’un sur trois est absolument certains de pouvoir consommer en circuit court ou moins de produits transformés posant la question de la mutation globale du système de production, de distribution espérée par les Français.

Car c’est d’une réinvention profonde du paradigme économique et social que souhaitent voir engager les Français. Pour améliorer la situation en France, ils sont 82 % à être favorables à une croissance économique plus respectueuse de l’environnement (41 % tout à fait favorable) et 73 % à la mise sous conditions écologiques et sociales des aides publiques versées aux entreprises.

Percevant sans doute comme surannée les débats autour de la réduction du nombre de fonctionnaires ou les 35 heures, les Français définissent une nouvelle question sociale constituant une synthèse entre une exigence toujours aussi prononcée de justice sociale et la nécessité vitale d’une transition écologique.

Stewart Chau

Le baromètre politique Viavoice – Libération : “Coronavirus : quel monde d’après ?” – Avril 2020

Face à la tragédie du coronavirus

L’aspiration majoritaire à un autre monde

L’avenir semblait dépourvu d’horizon. Avant le coronavirus, la France paraissait confier son sort aux rééquilibrages des municipales, voire d’une présidentielle globalement attendue avec circonspection.

La tragédie actuelle, qui interroge sur les modalités et les limites de notre mode de développement, ouvre au contraire des champs majeurs de réflexion et de réinvention. Tel est l’enseignement essentiel de cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice – Libération : de très larges majorités de Français aspirent à un autre monde, dont les lignes de force peu à peu se dessinent.

Un autre monde : souveraineté collective, dépassement de la société de marché, et biens communs

Les résultats sont frappants par leur ampleur : les Français aspirent massivement à un autre monde, dont les axes majeurs sont :

–  La reconquête de la souveraineté collective : 70 % estiment qu’il faut « reprendre la construction européenne et créer une vraie puissance européenne », et 84 % qu’il faut « relocaliser en Europe le maximum de filières de production ». Pour cela est souhaité un « protectionnisme économique beaucoup plus strict envers le reste du monde », que ce soit aux frontières de l’UE (65 %) ou de la France (54 %) ;

–  Le dépassement de la société de marché : 69 % jugent nécessaire de « ralentir le productivisme et la recherche perpétuelle de rentabilité », et 70 % de « réduire l’influence de la finance et des actionnaires sur la vie des entreprises » ;

–  La sanctuarisation de « biens communs indispensables à tous » qu’il sera interdit de « fragiliser à l’avenir » : certes les « hôpitaux publics » (91 %) ou la « Sécurité sociale » (85 %), mais également « l’accès à l’eau et à un air de qualité » (88 %), la « biodiversité » (76 %) et l’« Education nationale » (82 %).

Ces aspirations ne sont pas neuves mais leur succès est novateur parce qu’elles dépassent l’opposition macronienne entre « nouveau monde » et « anciens mondes » politiques et économiques ; et elles inscrivent l’exigence écologique au sein d’une vision globale du futur.

Ces ambitions se déclinent en propositions majoritaires : « nationaliser des activités stratégiques pour la vie du pays » (68 %), « soutenir les entreprises nationales de manière beaucoup plus systématique et durable, même en dehors des crises » (56 %).

Emmanuel Macron : une gestion très décriée de la crise

Ces idées sont également nourries par des déceptions concernant la « gestion de la crise » du coronavirus par l’exécutif : 52 % des Français estiment que le président de la République a « mal géré » la crise (contre 44 %).

Concrètement prévalent des critiques massives qui ne se réduisent pas au premier tour des élections municipales qu’il « aurait fallu reporter » (84 %). S’imposent également les convictions selon lesquelles il « aurait fallu davantage expliquer les risques du virus, de manière à éviter les rassemblements dans les lieux publics et les parcs » (85 %) et « prendre des mesures de confinement beaucoup plus tôt et plus sévères » (83 %) : au total, le procès dominant contre l’exécutif est celui d’un manque d’anticipation et d’efficacité.

Au cœur de la crise, un « monde d’après » sans leader naturel

Dans ce contexte inédit, la singularité actuelle est de ne pas offrir de leader naturel. Pour aller « vers un monde avec de nouvelles règles de gouvernance et économiques, mieux à même de faire face à des crises telles que le coronavirus », Nicolas Hulot est cité en tête des personnalités testées (39 %), devant… Emmanuel Macron (33 %) et Edouard Philippe (32 %), puis Nicolas Sarkozy (32 %), Marine Le Pen (24 %), François Hollande (20 %), Marion Maréchal (20 %), Ségolène Royal (17 %), Yannick Jadot (17 %) et, curieusement en regard des circonstances, Jean-Luc Mélenchon (16 %), qui ne parvient pas à associer son image à l’idée de la société future.

La crise de 2008 avait consacré une dénonciation des dérives de la « finance », et ainsi forgé un socle de valeurs fédérateur de la gauche. La crise actuelle nourrit aussi des dénonciations fortes, et dessine des aspirations plus manifestes encore qu’en 2008, en précipitant des dynamiques enclenchées antérieurement.

Pour beaucoup, la pandémie révèle les défaillances de notre modèle, une scandaleuse inversion des priorités, et une course insensée d’un système que nul ne maîtrise. Par un effet vertigineux s’imposent simultanément l’une des plus grandes tragédies du siècle, et l’évidente nécessité de réflexions sur notre monde actuel.

François Miquet-Marty
Stewart Chau

Le baromètre politique Viavoice – Libération : “Le mystère des municipales” -Mars 2020

Élections municipales des 15 et 22 mars

Possibilité de réalignement et de réinvention du politique

C’est un mystère qui s’ouvre. Les élections municipales des 15 et 22 mars suscitent moins de défiance, moins de désirs d’alternance, moins de tentations protestataires que la vie politique nationale. L’évidence pourrait tenir lieu d’explication : « le local » n’est pas « le national », et traditionnellement la vie démocratique y est moins dégradée. Mais de quoi cette apparente évidence est- elle le nom ?

Cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice – Libération livre un enseignement majeur : loin du seul charme de la « proximité », c’est aussi, aux yeux des citoyens, une autre manière de faire la politique qui prévaut à l’échelle municipale. Et si ce savoir-faire local était au moins en partie transposable au plan national ? Et si, paradoxalement, le clivage entre « l’ancien monde » et le « nouveau monde » se trouvait durablement concurrencé par la force d’un « monde local » toujours en recomposition ?

Un exécutif sanctionné, sans véritables dynamiques d’oppositions au plan national

Au plan national, le maître-mot est l’amplification des discrédits. La popularité du président de la République perd 3 points à 28 %, et celle du Premier ministre subit la même défection à 29 %. La réforme des retraites, loin de créer un nouvel élan, impose de nouveaux revers au pouvoir, le chef de l’Etat voyant son image dégradée y compris auprès des sympathisants de droite (-7 points). Au gouvernement, seule Roxana Maracineanu connaît une forte progression de popularité (+ 9 points, à 34 %), notamment après son combat contre les violences sexuelles dans le sport.

Singulièrement, les leaders de l’opposition bénéficient relativement peu de ce discrédit global de l’exécutif, hormis notamment Nicolas Sarkozy dont l’image progresse de 6 points, Anne Hidalgo (+ 3) et Valérie Pécresse (+ 3 également).

Élections municipales : une crise démocratique bien tempérée

À deux semaines des municipales, le climat politique apparaît bien moins dégradé localement qu’il ne l’est au plan national :

–  Les deux tiers (68 %) des personnes interrogées s’intéressent aux élections dans leur ville ;

–  La majorité (59 %) déclare faire « confiance au maire pour changer les choses » dans leur ville (seulement 35 % au député, 24 % au président de la République) ;

–  L’image des élus locaux est positive sur de nombreux points, à faire pâlir d’envie des dirigeants nationaux. Dans leurs villes, les maires apparaissent « impliqués » (59 %), « sympathiques » (57 %), « actifs » (57 %) et « compétents » (54 %).

A la racine du succès municipal : sous la proximité, le pragmatisme du « tangible pour tous »

Cette démocratie municipale relativement épargnée est souvent réduite à l’idée de « proximité ». En réalité, ce sondage révèle plus profondément l’importance d’une autre vision de la politique, faite de :

–  Pragmatisme : les maires agissent surtout « de manière concrète et pragmatique, sans a priori politique » (48 %), et non « par conviction politique ou partisane » (25 %) ;

–  Actions tangibles : les actions mises en œuvres par les maires dans les villes apparaissent surtout comme des « choses concrètes bien identifiées » (50 %), plutôt que des « mesures globales difficiles à percevoir » (31 %) ;

–  Pour tous : les actions municipales sont perçues comme « bénéficiant » à « tout le monde, sans distinction », et à « l’ensemble des territoires de la commune, sans distinction ».

Alliage simple dira-t-on, privilège des territoires restreints et des politiques d’aménagements visibles de tous. Mais est-on certain que ces racines du succès soient l’apanage exclusif du « local » ? L’une des raisons du succès de Boris Johnson lors du scrutin de décembre dernier en Angleterre procède d’une logique similaire : pragmatisme conjuguant libéralisme économique et augmentation du salaire minimum de 6 %, et obsession affichée du « delivery » (recrutement de 20 000 policiers notamment).

Scrutins des 15 et 22 mars : réalignement et réinvention du politique

Dans ce contexte, le souhait d’alternance en faveur d’un « monde nouveau macroniste » ne va pas de soi à l’échelle des communes : les Français sont partagés voire indécis : 40 % espèrent une alternance dans leur ville mais 39 % souhaitent que le maire actuel soit réélu ; 21 % ne se prononcent pas, signe d’une faible cristallisation des préférences.

Ce rapport de force n’est pas favorable au parti présidentiel : 47 % des Français ayant voté pour Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle souhaitent la réélection de leur maire actuel :

–  La philosophie « macronienne » du passage à un monde politique renouvelé fait moins sens en regard d’élus locaux souvent appréciés ;

–  L’ADN du parti présidentiel prônant le dépassement du clivage gauche- droite ne trouve pas écho à l’échelle locale lorsque l’action du maire est perçue a priori comme apolitique.

Ces dynamiques illustrent les difficultés de La République En Marche à proposer une offre politique et à générer une attractivité électorale à l’échelle locale.

Ainsi cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice-Libération révèle-t-elle une incertitude quant à l’issue des élections municipales. A l’aune d’une tentation de réalignement politique « classique », les enjeux pour le parti présidentiel sont majeurs, confronté à un climat politique bien différent à l’échelle locale, pouvant redéfinir l’ensemble des rapports de force observés depuis maintenant deux ans.

Et ce que disent ces dynamiques d’opinion est que le débat entre « nouveau monde » et « ancien monde » paraît désormais bien lointain. Ce qui se joue dans le cadre de ces municipales 2020 sont d’autres manières de faire de la politique, avec une « recette de succès » à la fois traditionnelle et novatrice : une capacité d’adaptation qui peut faire de la démocratie locale une source de réflexions pour repenser une démocratie nationale plus délabrée que jamais.

François Miquet-Marty
Stewart Chau

Le baromètre politique Viavoice – Libération Hôpitaux, Gilets jaunes, climat, retraites… La France à l’heure des mouvements sociaux

Sondage réalisé par Viavoice pour Libération.
Interviews effectuées en ligne du 15 au 18 novembre 2019.
Échantillon de 1003 personnes, représentatif de la population résidant en France métropolitaine, âgée de 18 ans et plus.
Représentativité par la méthode des quotas appliquée aux critères suivants : sexe, âge, profession de l’interviewé, région et catégorie d’agglomération.

Les rappels de données antérieures présentés dans ce rapport sont issus des précédentes vagues du baromètre politique Viavoice pour Libération.

Face aux crises sociales, l’ampleur du vide démocratique

La perception d’une « crise sociale » dépourvue d’interlocuteurs largement reconnus

Pour synthétiser cette nouvelle livraison du baromètre politique Viavoice-Libération, une figure de style semble s’imposer : l’épanadiplose, qui consiste en la reprise en fin de phrase d’un mot, d’une locution située au début.

Autrement dit, cette fin d’année 2019 est à l’image de son commencement, caractérisée par des mouvement sociaux qui soulignent tout à la fois l’ampleur de la crise sociale notre société et la difficile tâche d’y apporter des réponses.

Car si les moteurs de la contestation ne semblent pas faiblir, c’est aussi une carence démocratique qui s’exprime, interrogeant par-là notre capacité à penser les mesures sociales de demain et l’espace pour en débattre.

La perception presque unanime d’une France en « crise sociale »

Si les discours nombreux soulignent à juste titre l’existence d’une fragmentation de la population française, les Français font bloc sur un constat clair, l’existence d’une crise sociale : 89 % des personnes interrogées estiment que nous vivons actuellement une « crise sociale » en France, dont 46 % qui sont « tout à fait d’accord » avec cette opinion.

Premier acte de la « crise sociale » : le pouvoir perdu de vivre

Le premier acte consiste en une crise du « pouvoir de vivre », perte de maitrise de l’expérience quotidienne dont les acquis et les prérequis sont de plus en plus difficiles d’accès :

– Concrètement, 69 % des Français identifient le « coût de la vie » comme principale difficulté en matière sociale ;

– En outre, 51 % citent les « inégalités sociales » qui soulignent l’intériorisation d’une « balkanisation » de la société ;

– Et 51 % également soulignent le manque de moyens et de personnels dans certains services publics comme pour déplorer un accès aux services de l’Etat inégal.

Second acte : des mouvements sociaux massivement soutenus

Le second acte sont les mouvements sociaux actuels, massivement soutenus :

– Le mouvement au sein des hôpitaux bénéficie d’un vaste élan de solidarité (87 %) : au- delà des revendications des personnels hospitaliers, une large part des Français entendent protéger ceux qui nous protègent ;

– Les mouvements concernant le climat recueillent la solidarité de 74 % des Français, à la faveur notamment du sentiment d’urgence qui s’est intensifié pendant l’été ;

– Le mouvement relatif à la réforme des retraites obtient la solidarité de 62 % des Français ; et celui des « Gilets jaunes » de 50 %, en partie victime de son essoufflement et de sa radicalisation.

Certes, des clivages prévalent. Les mouvements contre la réforme des retraites opposent le centre droit et la droite davantage convaincus de la nécessité de réformer, et la gauche en soutien aux mouvements contestataires ; le mouvement des Gilets jaunes cristallise les clivages : territorial mais également socioprofessionnel.

La double peine française : une crise sociale sans interlocuteurs reconnus

Mais surtout la France subit aujourd’hui une « double peine » : au-delà de cette crise sociale c’est la démocratie, censée lui répondre, qui connaît des carences majeures et prive les mouvements sociaux d’interlocuteurs ou de porte-voix véritables :

– L’exécutif et la majorité peinent à fédérer sur cet enjeu : pour 64 % des Français, le président de la République « comprend mal » les difficultés sociales ; et prévaut une demande de réorientation politique : 75 % des Français souhaitent que le gouvernement « change de politique économique et sociale » ;

– Au sein des oppositions, peu de leaders nourrissent véritablement un espoir. « Même » Marine Le Pen peine à s’imposer : 60 % des Français ne lui font « pas confiance » pour « répondre aux difficultés sociales actuelles », contre 28 % qui lui « font confiance » ;

– Ni les syndicats, ni les Gilets jaunes ne paraissent « efficaces » : 12 % des Français jugent les syndicats efficaces pour défendre leurs intérêts, et 16 % les Gilets jaunes.

Vers les mouvements décembre : une mise en abîme de la situation française

À quelques jours du 5 décembre, cette étude révèle une mise en abîme de la situation française actuelle. Un cumul de malaises sociaux entre en résonance avec… un cumul de carences représentatives et démocratiques. Des impatiences additionnées (pas nécessairement agrégées) face à une part de vide…

Sur cette béance peuvent prospérer les fauteurs de trouble, et au pire les violences qui, cumulées, flirtent avec la déflagration démocratique. Le travail de refondation, depuis si longtemps attendu ou espéré, surviendra peut-être après l’urgence.

François Miquet-Marty
Stewart Chau

Le baromètre politique Viavoice – Libération – Septembre 2019 – L’inversion démocratique, ou le sacre du « civic power »

Sondage réalisé par Viavoice pour Libération.
Interviews effectuées en ligne du 9 au 12 septembre 2019.
Échantillon de 1008 personnes, représentatif de la population résidant en France métropolitaine, âgée de 18 ans et plus.
Représentativité par la méthode des quotas appliquée aux critères suivants : sexe, âge, profession de l’interviewé, région et catégorie d’agglomération.
Les rappels de données antérieures présentés dans ce rapport sont issus des précédentes vagues du baromètre politique Viavoice pour Libération.

Climat : à l’heure d’une prise de conscience massive

C’est entendu : face à l’ampleur des dérèglements climatiques, les pouvoirs publics français seraient fermement engagés.
Pourtant, loin de cette détermination affirmée, cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice-Libération révèle le sacre d’une tout autre vision : les Français, désormais massivement convaincus par l’urgence climatique, aspirent à une inversion de l’ordre démocratique, décriant le pouvoir politique au profit du « civic power ».

Le passé d’une illusion ? La « longue marche » de la démocratie politique en faveur du climat

Depuis l’accord de Paris (signé le 22 avril 2016) faisant suite à la COP21, la France se veut l’un des champions de l’exigence climatique, tançant les Etats-Unis et le Brésil pour leurs renoncements ou leurs indifférences coupables. Le président de la République lui-même a fait de cette année 2019 un temps d’engagement majeur :

–  Au terme du Grand débat national, le 25 avril, le chef de l’Etat a mis en place un Conseil de défense écologique, et plaidé en Europe pour un prix minimum du carbone, pour une taxe carbone aux frontières et pour une « finance verte plus ambitieuse » ;

–  Lors du G7 de Biarritz (24-26 août), précédé par le rappel du cri chiraquien « notre maison brûle », fut adopté un « plan pour l’Amazonie en flammes », et fut signée la « Charte de la biodiversité »,

Le politique agit. Mais cette histoire n’est-elle pas, déjà, le passé d’une illusion ?

Sous les proclamations du pouvoir politique, le sacre du « civic power »

De fait, le premier enseignement saillant des données livrées par notre étude est l’ampleur de la prise de conscience : l’immense majorité des Français (85 %) pense que le « dérèglement climatique » est « une réalité », et les trois quarts (77 %) parmi ces derniers estiment que « ce dérèglement » les « préoccupe au quotidien ».

Ce degré d’inquiétude relève de raisons puissantes : au-delà des canicules et des incendies qui ont prospéré cet été, l’immense majorité des Français (84 %) estime que le dérèglement climatique est dû à « l’activité humaine sur la Terre », et que cette mutation « provoquera des catastrophes » (80 %).

Mais loin d’engendrer un « appel au politique », cette prise de conscience nourrit un puissant désir d’empowerment civique : pour lutter contre le dérèglement climatique, 49 % des Français font confiance aux « citoyens », 55 % aux « ONG et aux associations », mais…. seuls 15 % « aux Etats et aux gouvernements », et 14 % aux « entreprises ». La messe (écologique) est dite : les pouvoirs publics et les entreprises peuvent s’engager, le crédit que leur accorde l’opinion est souvent réduit.

Alors de quoi cet éloge de la société civile est-il le nom ? S’agit-il d’un paradoxe qui conduirait à célébrer les citoyens peu armés en lieu et place des moyens étatiques ou financiers ? La réalité est autre : les entreprises apparaissent comme des puissances au service d’intérêts assurément particuliers, et le politique comme une impuissance au service d’un intérêt peut-être général… Et les ravages de cet été 2019 semblent achever de convaincre que ni les premières, ni le second, ne sont performatifs.

En contrepoint, les citoyens seraient-ils désarmés ? Tout au contraire : 83 % des personnes appelant à l’action citoyenne estiment que la meilleure arme est le « boycott » des « produits trop néfastes pour le climat ».

L’imposition d’un nouveau clivage politique durable ?

Pour sa part, le politique est majoritairement attendu pour une action véritablement transformatrice et à ce titre autoritaire : 61 % des Français aspirent à une action « beaucoup plus autoritaire » de l’Etat, imposant des « règles contraignantes », quand seuls 32 % privilégient la simple « incitation ».

Et cette exigence ouvre un nouveau clivage sensible et potentiellement violent, opposant les tenants d’une fermeté qui devrait s’imposer à tous pour conjurer les tragédies climatiques attendues, et les promoteurs de libertés individuelles de plus en plus menacées par les normes accumulées (opposition aux 80 km/heure). Le débat a déjà opposé une partie des écologistes et le président de la République. Surtout il divise en partie les sympathisants de gauche (71 % en faveur de l’autorité) et déchire ouvertement les sympathisants de droite (54 %) et RN (54 % également) : sous un registre plus éthique à gauche et plus libéral à droite, l’idée de liberté individuelle a de belles lettres de noblesse que l’impératif climatique vient heurter.

L’effet collatéral du dérèglement climatique : la déflagration démocratique

Sous l’épreuve du dérèglement climatique, ce qui se dessine est la possibilité d’une puissante déflagration démocratique. Non seulement la démocratie civique se voit réhabilitée au détriment de la démocratie politique, mais au sein de cette dernière, la tentation autoritaire et contraignante est à même de bousculer les clivages établis. Sous le grand enjeu de la planète bleue, c’est aussi celui de 2022 et de son autre planète (politique) qui se recompose.

François Miquet-Marty
Stewart Chau

Le baromètre politique Viavoice – Libération – Juillet 2019 – Recomposition du champ politique

Sondage réalisé par Viavoice pour Libération. Interviews effectuées en ligne du 1er au 3 juillet 2019.
Échantillon de 1002 personnes, représentatif de la population résidant en France métropolitaine, âgée de 18 ans et plus.
Représentativité par la méthode des quotas appliquée aux critères suivants : sexe, âge, profession de l’interviewé, région et catégoried’agglomération.

Les rappels de données antérieures présentés dans ce rapport sont issus des précédentes vagues du baromètre politique Viavoice pour Libération.

Il existe deux lectures du champ politique français actuel.

La première, classique, issue pour une large part du duopole né lors de la présidentielle et confirmée par les européennes, est celle du nouveau clivage LREM-RN. Notre vie politique se serait restructurée autour de ces deux pôles, suscitant pour les uns la satisfaction du renouveau, pour les autres les craintes d’un duel mortifère.

Pourtant, cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice – Libération révèle la possibilité d’une seconde lecture, bien plus contrastée et profonde, des changements en cours.

La dynamique « Marion Maréchal », en situation pour rebattre les cartes entre les franges droitières de LR et la droite extrême

Le faible score obtenu aux élections européennes par la liste LR (8,48 %), puis la démission de Laurent Wauquiez, ont ouvert un nouveau champ d’hypothèses à droite.

L’un des enseignements les plus saillants de cette étude d’opinion consiste enl’importance des scores obtenus par Marion Maréchal. Invités à désigner la personnalité qui selon eux « représente » bien l’avenir la droite, les Français citent Marion Maréchal en troisième position (31 %), devant Emmanuel Macron (30 %) et… Marine Le Pen (26 %). La fondatrice de l’Issep fédère sur cette opinion 40 % des sympathisants de droite, et 86 % des sympathisants RN. Surtout, les traitsd’image décernés par les Français à Marion Maréchal sont meilleurs que ceux qui sont attribués à sa tante : 37 % la jugent « compétente » (contre 26 % concernant Marine Le Pen), 35 % « rassembleuse » (contre 31 %). Et sur ces items, Marion Maréchal creuse l’écart auprès des sympathisants de droite (hors RN), quil’estiment « compétente » à 50 % (contre 27 % pour Marine Le Pen) et rassembleuse à 45 % (contre 35 %).

Concernant Marion Maréchal, ces scores illustrent notamment le succès d’uneambition à fédérer une partie des catégories aisées et modestes autour de l’idéede conservatisme, et un positionnement à la fois distancé par rapport aux jeux politiques partisans, et de volonté perçue de dialogue avec une partie des Républicains.

Trois autres polarités

Trois autres polarités majeures s’affirment. La première est celle qui prévaut à droite autour de Xavier Bertrand. Le président de la Région Hauts-de-France est la troisième personnalité politique préférée (31 %) des Français, après Nicolas Hulot et Alain Juppé.

Surtout, Xavier Bertrand est perçu comme le dirigeant politique le plus à même de représenter « l’avenir de la droite » (34 %), devant Nicolas Sarkozy et Marion Maréchal. Valérie Pécresse apparaît en septième position (25 %). Concrètement,l’arc de soutien de Xavier Bertand repose sur les sympathisants de droite (61 % estiment qu’il représente bien l’avenir de la droite) et de la majorité (60 %), mais pas sur les sympathisants RN (13 %).

Ainsi se profile à droite un nouveau duopole opposant d’une part Marion Maréchal, préférée sur plusieurs critères à Marine Le Pen, et d’autre part Xavier Bertrand, chacun reposant de manière compréhensible sur des socles politiques et idéologiques distincts, mais ayant pour point commun d’avoir contourné leurs formations par un « retour sur les territoires ».

La deuxième polarité, en dynamique, est celle qui s’impose autour d’EELV et de Yannick Jadot. Avec désormais 26 % de popularité, la tête de liste EELV aux élections européennes conquiert 14 points de popularité et s’affirme pour ses promoteurs comme une promesse de renouveau sur un champ politique souvent jugé dévasté.

La troisième polarité, en décomposition ou recomposition selon le point d’où l’onparle, est la « nébuleuse » LFI. Jean-Luc Mélenchon, en retrait de 4 points et à 18 % de popularité seulement, n’est plus que la 24ème personnalité politique préférée des Français. Et sur des niveaux comparables apparaissent François Ruffin (18 % également) et Manon Aubry (15 %, +4) en dépit de son score jugé décevant aux européennes. Ces « turbulences LFI » donnent en réalité autant de signes de décomposition que de promesses de recomposition.

Sous le duopole LREM-RN, la possibilité de réalignements politiques

Ainsi, ce singulier « Acte II » du quinquennat Macron se dessine bien plus largement comme un temps de réalignements* politiques, ouvrant la possibilitéd’une structuration inédite du champ politique français dans son ensemble.

Et ce qui se joue aujourd’hui n’est pas réductible à un nouvel équilibre des rapports de forces politiques, déjà essentiel. Il s’agit également de définir ce que, demain, seront « le vieux » et « le neuf » au sein du champ politique français. Al’heure où les désirs de dégagisme prospèrent aussi vite que les obsolescences des formations, l’enjeu en vue des municipales et de 2022 sera celui de la « nouvelle modernité ». La bataille qui s’ouvre dès aujourd’hui, notamment entre LREM et ses compétiteurs, est de cet ordre.

François Miquet-Marty
Stewart Chau

Le baromètre politique Viavoice – Libération – Mai 2019 – Spécial élections européennes

Sondage réalisé par Viavoice pour Libération. Interviews effectuées en ligne du 26 et 29 avril 2019.

Échantillon de 1002 personnes, représentatif de la population résidant en France métropolitaine âgée de 18 ans et plus.

Représentativité par la méthode des quotas appliquée aux critères suivants : sexe, âge, profession de l’interviewé, région et catégorie d’agglomération.

Les rappels de données antérieures présentés dans ce rapport sont issus des précédentes vagues du baromètre politique Viavoice pour Libération.

Sous l’image convenue d’une idée européenne à l’agonie.

Des souhaits majoritaires en faveur de renouveaux européens

Les faits seraient établis : à quelques semaines du scrutin du 26 mai, l’Union européenne ne serait plus qu’un souvenir, la singulière absente d’une élection dont elle est paradoxalement l’objet premier. Les Gilets jaunes, le Grand débat, Notre-Dame, les annonces présidentielles, une fatigue envers les institutions et une défiance concernant les résultats, puis les tentations populistes, nationalistes et illibérales, tout cela aurait eu raison de l’UE.

Pourtant, les résultats de cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice -Libération révèlent un tout autre portrait : loin d’être une idée totalement exsangue,l’Europe suscite également des espoirs nouveaux, en faveur d’une « autre Europe » pour l’avenir.

L’Union européenne : des perceptions qui résistent à la tentation des extrêmes

Le fait est suffisamment singulier pour être souligné : loin de décliner, l’attachement àl’idée européenne progresse par rapport à 2014, lors des précédentes élections européennes. Pour 49 % des Français, l’Union européenne évoque actuellement quelque chose de positif, soit 4 points de plus qu’en 2014.

Bien entendu, cela n’occulte :
– Ni l’ampleur des sensibilités eurosceptiques dans le paysage politique national et

européen ;
– Ni les clivages concernant l’Union européenne. Ces fractures ne s’appréhendent pas

uniquement en termes politiques – les partis traditionnels de droite et de gauche exprimant la même perception de l’UE – mais également socioéconomiques : 66 % des cadres, contre seulement 35 % des ouvriers, estiment que l’Union européenne évoque quelque chose de positif.

Ainsi, à rebours de nombre d’a priori, l’idée européenne résiste à la tentation des extrêmes. Cette résistance tient pour une large part à deux aspirations majeures, en faveur d’une idée européenne refondée.

Première aspiration majeure : la « force » européenne face aux nouveaux défis du monde

La première aspiration en faveur de l’Europe repose sur l’idée de « force » : 45 % des Français estiment que c’est la capacité à « être plus fort face aux grandes puissances économiques mondiales (Etats-Unis, Chine) » qui justifie le plus l’UE pour l’avenir.
Ainsi, c’est le nouvel ordre du monde qui plaide en faveur d’une Europe revisitée, plus forte, notamment face à la progression des « empires » américain et chinois. Dès lorss’inverse la rhétorique européenne traditionnelle : l’Europe ne se justifie plus essentiellement par le passé et la mémoire des conflits dont il faudrait conjurer le retour, mais par l’avenir et la nécessité d’exister encore dans le concert mondial des empires.

En conséquence, une sortie de l’Union européenne n’apparaît pas majoritairement comme une option à considérer :

–  57 % des Français estiment que le Brexit représente une mauvaise chose pour le Royaume-Uni ;

–  Et 60 % considèrent qu’une sortie de la France de l’Union européenne serait une mauvaise chose.

Seconde aspiration majeure : une Europe à finalité sociétale

La seconde aspiration plaide en faveur d’une Europe au chevet de nos sociétés, et qui dépasse donc ses missions économiques et financières actuelles. Cette ambition sociétale se déploie sur trois registres majeurs et très différents :

– L’environnement : 67 % des Français estiment que l’Union européenne (plutôt que les nations) devrait prioritairement agir contre le dérèglement climatique ;

–  La sécurité : 64 % pensent également que c’est à l’UE d’agir en premier dans la lutte contre le terrorisme ;

–  L’immigration : 51 % arguent pour l’intervention prioritaire de l’UE en matière de politique migratoire.

Ainsi certes l’UE est-elle ravagée par le doute concernant ses institutions et leur rôle ; certes, la dynamique des nations est imparable et les populismes prospèrent ; certes, le message des « Pères fondateurs » s’apparente à un souvenir.
Mais, pourrait-on dire : « l’idée européenne est morte, vive l’idée européenne ». Car aux côtés des vestiges et des naufrages, ce sont aussi de nouvelles sources d’espoir qui émergent, pour une réinvention du sens décerné à l’Europe. Ce sens se décline autour de l’affirmation d’une puissance dans le monde, et de la défense des intérêts de nos sociétés, registres sur lesquels l’Europe apparaît plus légitime que les nations.

Dès lors l’Europe redevient un immense défi, un très grand débat entre trois dynamiques majeures : l’indifférence et le désenchantement, le retour des nations, et les nouveaux horizons de l’idée européenne.
Un défi ? Un débat ? Certains cherchent depuis plusieurs mois à alimenter la campagne de ces élections européennes, laquelle serait dépourvue d’enjeux. A la lumière des résultats recueillis, ce sont au contraire de beaux débats de fond qui peuvent être soutenus.

Et si les élections européennes, finalement, pouvaient avoir lieu ?

François Miquet-Marty
Stewart Chau