La démocratie en France et en Europe

Un renouveau démocratique au profit des citoyens

Un regain d’optimisme qui ancre les clivages

Dans un contexte national marqué depuis plus d’un an par des mouvements sociaux dont on craint parfois une forme de « radicalité », le fait serait entendu : les Français exprimeraient unanimement un profond malaise démocratique les engageant à prendre eux-mêmes la parole, contraints de dépasser des institutions perçues comme surannées.

Or, les résultats de l’étude d’opinion concernant la démocratie en France et en Europe menée par Viavoice pour le Prix de la démocratie et la Revue Civique, nuancent profondément ce constat. En cela, ils nous engagent dans une réflexion plus complexe sur la supposée « crise démocratique » que nous disons vivre.

Un « sentiment démocratique » en progression depuis 2018

Premier fait marquant, 38 % des Français estiment que la démocratie « fonctionne bien » en France. C’est 4 points de plus qu’en septembre 2018. Ce premier constat peut trouver plusieurs éléments d’explication.

Le premier, conjoncturel, est lié au contexte social agité par les mouvements sociaux (Gilets jaunes, Extinction Rebellion, marche citoyenne pour le climat…). Souvent perçus comme symptomatiques d’une démocratie à bout de souffle, une toute autre lecture peut en être faite. Ces mouvements ne seraient-ils pas aussi la capacité retrouvée des citoyens à redevenir des acteurs influents de la vie publique ? La démocratie irait mieux au regard de l’inversion de l’ordre démocratique au profit des citoyens, que démontrent aussi ces mouvements.

La lecture peut en être inversée également. En ce sens, face à des mouvements dont on a, pour certains, souligné la violence et la « radicalité » de ses acteurs, les Français expriment une réelle nécessité de consolider et valoriser la démocratie, incarnée inévitablement par ses institutions, seules légitimes et censées institutionnaliser ces conflits.

Un deuxième élément d’explication peut-être apporté, lié cette fois-ci à une évolution de la pratique du pouvoir. Porteur d’un big bang politique annoncé en 2017, l’élection d’Emmanuel Macron n’avait pas eu les effets escomptés (rapport de 2018). Force est de constater que les réponses apportées par le gouvernement sont, sans doute, davantage perçues par l’opinion. Grand débat national, convention citoyenne pour le climat ou encore consultation dans le cadre de la réforme des retraites, c’est un véritable changement dans la pratique du pouvoir que souhaite mettre en avant le gouvernement, passant d’une « verticalité » assumée à une nécessité de « consulter et concerter » davantage.

Si ce regain d’optimisme, même léger, est marquant dans ce contexte particulier, le sentiment démocratique concernant l’Union européenne et les pays européens reste en retrait.

Un « malaise démocratique » à l’échelle européenne

Dans la dynamique observée en 2018, les Français expriment cette année encore un sentiment de « retrait démocratique » en Europe :

– 63 % des Français estiment que « la démocratie au sein de l’Union européenne et de ses institutions fonctionne mal », un sentiment en hausse de 6 points depuis septembre 2018 ;

– Par ailleurs, 60 % jugent négativement le fonctionnement démocratique au sein même des différents pays européens, une perception également en hausse de 4 points depuis 2018.

Dès lors, les élections européennes de mai dernier n’auront pas suffit à inverser les perceptions des Français malgré un net regain de participation en France.

Ce « recul démocratique » est révélateur d’un climat européen difficile et d’une certaine dégradation de l’image de l’Union européenne, sans nul doute mise à mal par une progression des discours europhobes. Du Brexit aux discours accusateurs de Matteo Salvini, des prises de positions controversées de Victor Orban aux difficultés de l’UE à trancher des enjeux majeurs, ces perceptions exprimées par les Français sont symptomatiques d’un contexte peu propice à une vision de la démocratie saine et apaisée sur la scène européenne.

Pour autant, si la France échapperait à ces visions anxiogènes, les différents sentiments démocratiques font aussi état de clivages forts et persistants en France.

Le sentiment démocratique : des perceptions divergentes

Le nouveau regain d’optimisme concernant le sentiment démocratique en France n’occulte en rien les divergences profondes observées au sein de la population française. En ce sens, qu’il soit observé à l’échelle nationale ou européenne, le sentiment démocratique laisse apparaître trois clivages majeurs :

– Le premier est un clivage générationnel : si 41 % des 18-24 ans et 33 % des 25 -34 ans estiment que la démocratie fonctionne bien en France, ils sont 51 % des 65 ans et plus à le penser ;

– A l’inverse, à l’échelle européenne, ce sont les tranches de la population les plus jeunes qui semblent les plus positives : 45 % des 18-24 ans estiment que la démocratie fonctionne bien au sein de l’UE et de ses institutions, alors qu’ils ne sont que 31 % des 65 ans et plus à s’exprimer ainsi ;

– De la même façon, 44 % des 18-24 ans et 36 % des 25-34 ans estiment que la démocratie dans les différents pays européens fonctionne bien alors qu’ils ne sont que 28 % des 65 ans et plus à s’exprimer en ce sens.

Le deuxième clivage est socio-professionnel et suit les dynamiques observées en septembre 2018. En ce sens, les populations les plus aisées semblent plus enclines à ce regain d’optimisme que les tranches de la population les moins favorisées.

– Si 44 % des cadres et des professions intellectuelles supérieures estiment que la démocratie en France fonctionne bien, ils sont 10 points de moins chez les employés (34 %) et ne sont que 29 % chez les ouvriers à le considérer.

Enfin, le troisième clivage est géographique et souligne le même constat :

– 46 % des personnes résidant dans l’agglomération parisienne estiment que la démocratie fonctionne bien en France, seuls 31 % des habitants en commune rurales partagent cet avis.

– Une corrélation entre la taille de l’agglomération et le sentiment démocratique s’exprime ainsi, maintenant par-là des divergences entre les habitants des grandes villes et les habitants des petites villes.Ainsi, l’état de l’opinion concernant le fonctionnement de la démocratie française et européenne livre un double constat clair. Un regain national doit être noté dans le sentiment démocratique traduisant par-là un nouvel élan positif. Pour autant, cette tendance ne saura donner foi au sentiment d’un renouveau démocratique à la condition qu’il engage l’ensemble des Français de sorte que ces derniers renouent avec une certaine « idée démocratique » dans laquelle ils seraient les premiers acteurs.

Dès lors, ce n’est sans doute pas tant l’amélioration du sentiment démocratique au sens du fonctionnement de ses institutions qui s’exprime à travers ces résultats que le droit universel à s’exprimer et à être entendu. Ces constats invitent ainsi les institutions démocratiques à se penser et se repenser pour institutionnaliser les conflits sociaux du XXIème siècle permettant un débat démocratique inclusif, productif et apaisé.

Stewart Chau
Maïder Beffa