Les attentes des Français sur « l’utilité du journalisme » et le traitement éditorial de la crise sanitaire – Octobre 2020.

Le journalisme à l’épreuve de la crise sanitaire

Une information de confiance, qui protège

Depuis trois ans, Viavoice mène pour les Assises du journalisme une enquête visant à analyser ce que pensent les Français de leurs médias d’information et quelles en sont les attentes. Cette année, l’étude s’inscrit indéniablement dans un contexte singulier, bouleversé, qui donne à ses résultats un intérêt tout particulier.

Ce contexte est double. D’abord, il prend acte d’une crise sanitaire qui a touché le monde, révélant ou rappelant une forme de « vulnérabilité collective » que certains avaient sans doute oubliée. Le contexte voit aussi prospérer le constat, trop rapidement établi, d’un rejet franc et généralisé des médias, des journalistes et de la confiance que les Français leur accordent.

Si les résultats de l’enquête révèlent en effet une certaine méfiance envers les médias, notamment dans le traitement de l’information depuis le début de la crise sanitaire, les Français ne restent pas moins convaincus de l’utilité de « l’institution de l’information » qu’est le journalisme. Preuve de l’intransigeance des Français à l’égard de cette profession incarnant le droit fondamental à la liberté d’expression. Le journalisme, surtout en des temps incertains, fait l’objet d’une véritable exigence tant sa place pour la société et pour soi-même reste essentielle.

Les médias face à la crise sanitaire : un jugement sévère des Français sur le traitement de la pandémie jugé « anxiogène »

Premier enseignement marquant de l’étude : le regard porté par les Français concernant le traitement médiatique de l’information sur la pandémie est sévère.

C’est l’incapacité des médias et des journalistes à favoriser l’apaisement, la protection pourtant attendue par les Français qui semble catalyser les critiques. En effet, ils estiment que les médias ont contribué à générer des peurs et à les alimenter durant la crise sanitaire :

– Un Français sur deux considère que le traitement de la pandémie est anxiogène, un constat à nuancer car inévitablement lié à la nature même de la crise. Mais 45 % jugent qu’il a été « excessif » et près d’un tiers des Français (28 %) « catastrophiste » ;

– En ligne avec ces constats, l’incapacité des médias à apaiser les Français durant la crise est fortement soulignée, 43 % estimant qu’ils ont même alimenté la peur du virus et 32 % qu’ils ont utilisé cette peur pour faire de l’audience.

– Enfin, 60 % des Français considèrent que la place accordée à la pandémie dans les médias est trop importante ;

Dès lors et dans un contexte d’incertitudes très profondes et d’incompréhensions certaines, la place accordée aux experts durant la crise n’aura pas suffi pour répondre aux interrogations de la population :
En effet, si la parole experte est jugée nécessaire par les Français, les débats et les polémiques qui y sont associés ont certainement rendu l’information confuse voire incompréhensible pour beaucoup. A ce titre, seuls 16 % des Français estiment que la parole de ces experts leur a été utile, interrogeant ici la capacité des journalistes à traduire cette parole en une information utile. Cette parole experte a davantage était perçue comme anxiogène que révélatrice de vérité. Un constat intéressant dans un temps où certains dénoncent l’émergence « d’une société des experts ».

Les Français et les médias : une utilité du journalisme qui se renforce toutefois

Le journalisme : « une institution de l’information » essentielle

Ce constat, sévère sur le traitement de la crise, cache finalement une réalité bien plus nuancée dans l’opinion, qui consacre le journalisme comme « l’institution de l’information » essentielle à nos vies et à nos expériences.

Les Français restent ainsi convaincus de l’utilité du journalisme, deux indicateurs viennent en effet nuancer les opinions construites dans ce contexte particulier :

– D’abord, plus de 9 Français sur 10 (91 %) estiment que le métier de journaliste est utile, un score en progression de 5 points depuis le début de l’année avant la crise, signe que le journalisme et sa place dans la société ne sont absolument pas remis en question. Là encore, ce résultat témoigne sans doute de l’attachement viscéral des Français à faire bloc aux côtés des journalistes pour faire « triompher cet amour indestructible de la liberté ».

– Par ailleurs, et malgré un traitement de la pandémie décrié, 67 % des Français jugent que l’information qui leur a été proposée par les journalistes a été « utile » pour leur vie quotidienne, 23 % « très utile » et 7 % « indispensable ».

Mais ces résultats expriment surtout une foi dans leur capacité à interpréter l’information, à la trier, autrement dit à rendre l’information utile pour soi.

Une pratique d’information pendant la crise : des grands médias confortés et un clivage générationnel

Au cœur de la crise sanitaire, les Français ont très majoritairement, et bien plus qu’avant la crise, fait confiance à l’information qu’ils ont trouvée par eux-mêmes dans les médias (77 % contre 69 % en mars, +8 points), plutôt qu’à celle relayée par l’entourage.

Une tendance moins affirmée au sein des tranches d’âge les plus jeunes, qui accordent plus volontiers leur confiance à l’information qui leur est partagée.

Par ailleurs, c’est surtout vers les journaux télévisés que se tournent les Français (61 %), devant les chaînes d’information en continu (35 %).

Aussi, bien loin de délaisser la presse écrite, plus d’un tiers des Français (32 %) se sont informés par elle durant la crise, quels que soient ses supports.

Mais la pratique de l’information durant la crise laisse surtout à voir un clivage générationnel dans la manière de s’informer :

– Les plus jeunes semblent décrire une « vision complémentaire » de l’information. Davantage utilisateurs des réseaux sociaux, ils sont plus nombreux à estimer que l’information qui est relayée par ces réseaux est complémentaire avec celle donnée par les grands médias ;

– Les tranches les plus âgées de la population décrivent, quant à elles, une « vision d’opposition » de l’information considérant que l’information circulant sur les réseaux reste contradictoire avec celle proposée par les grands médias.

L’utilité du journalisme dans le contexte actuel et à venir : une information de confiance qui nous protège

Face à ces constats, l’émergence d’attentes envers les médias est forte tant sa place reste centrale dans la société. Comment définir, dès lors, l’utilité du journalisme dans le contexte actuel et à venir ?

L’utilité du journalisme se mesure à sa capacité à relayer une parole experte et fiable, pour permettre aux citoyens de mieux se protéger. L’utilité se conjugue avec la confiance, laquelle repose sur un triptyque :

– Une information pratique : pour une majorité de Français (51 %), l’utilité signifie d’abord que l’information puisse servir le quotidien « pour se protéger de la maladie ».

– Une information experte : cette information est issue de l’expertise, qui lui donne du crédit (47 %). Le recours aux experts sur les questions de santé est jugé nécessaire pour plus d’un Français sur trois (34 %).

– Enfin, pour installer la confiance, les attentes demeurent fortes de la part des Français concernant la vérification de l’information pour pouvoir s’y fier (45 %).

La crise sanitaire consacre ainsi une définition claire du « journalisme utile » à l’avenir. Au-delà du caractère pratique de l’information et de la confiance qu’on lui accorde, prime l’idée d’une information « utile pour soi », qui protège dans cette crise majeure et qui plaide en faveur de la capacité du citoyen à agir dans et pour la société présente et à venir.

Stewart Chau