Politique

Baromètre politique Viavoice-Libération. L’extrême droite et portrait de Marine Le Pen. Septembre 2023

L’extrême-droite vue par l’opinion
Une radicalité tiède, partie prenante du paysage politique

 

La nouvelle édition du baromètre politique Viavoice – Libération s’inscrit, pour la première fois depuis plusieurs mois, dans un contexte politique et sociétal sensiblement différent de celui qui a prévalu pendant de nombreux mois. Alors que la question sociale imprégnait depuis près d’une année et demie l’ensemble des débats publics, les émeutes du début du mois de juillet, les questions migratoires, internationales et la rentrée scolaire ont semble-t-il amendé cet état de fait.

A l’issue des émeutes et de ces derniers mois de forte tension sociale, où en est l’extrême-droite, à la fois au sens général du terme, celui de l’écosystème conservateur, mais aussi strictement politique, celui de ses formes partisanes ? Quel regard l’opinion porte-t-elle sur ses acteurs, l’évolution de son importance et sa crédibilité ? Autant de questions sur lesquelles cette nouvelle livraison du baromètre politique Viavoice pour Libération a choisi de se concentrer.

Climat politique et crédibilités : une question sociale toujours centrale mais bousculée

Les divers évènements qui ont eu lieu ces dernières semaines ont, à en croire les résultats du nouveau baromètre politique, sensiblement rebattu les cartes dans le peloton de tête des préoccupations de l’opinion. Si le pouvoir d’achat et la santé demeurent les deux premiers enjeux sur lesquels les Français attendent l’action publique, l’éducation prend la troisième place, contexte de rentrée scolaire oblige. Un marronnier conjoncturel certes mais à prendre au sérieux pour le nouveau ministre de l’Éducation nationale Gabriel Attal dont la l’identification et la popularité ont tiré bénéfice de sa nomination (+5 points d’opinions positives). Un enjeu redevenu d’autant plus central dans la volonté macronienne – affichée en tout cas – de prendre à la racine les enjeux soulevés par les émeutes du début de l’été.

Ces dernières, mais aussi les différents évènements ayant trait à la question de l’immigration – naufrages tragiques de bateaux de migrants et débats divers sur ces questions en amont de la loi qui arrive au parlement – ont fait de l’immigration et de la sécurité des préoccupations essentielles pour 35 % des Français. Un signal à prendre au sérieux concernant le ton du débat et l’audibilité des différentes formations politiques à ces sujets. Conjoncture oblige, l’enjeu « retraites » accuse une baisse de 7 points. L’écologie chute de 6 points, symbole de la difficulté d’association, dans l’opinion, d’évènements climatiques (canicules, incendies…) avec la problématique macro-politique de l’écologie.

L’indice de confiance politique Viavoice – Libération atteste quant à lui de l’accalmie de la situation politique de ces dernières semaines, celles des congés estivaux. Si la majorité Ensemble perd 5 points de confiance, les autres indicateurs sont stables : la NUPES gagne un point, les Républicains en gagnent deux et le Rassemblement national progresse d’un point.

Sur les 5 premiers enjeux de préoccupations pour les Français (pouvoir d’achat, santé, éducation, immigration et sécurité), le Rassemblement national est systématiquement la formation politique dont l’opinion a le plus confiance en l’action. Un signal à prendre au sérieux et que l’exécutif semble entendre dans sa manière d’appréhender notamment la question de l’immigration à l’approche des débats sur la loi qui lui sera consacrée. Si la NUPES, LR et la majorité Ensemble bénéficient d’un même et timide niveau de confiance accordé par l’opinion sur ce sujet (9 %), ils restent largement distancés par le RN et les 37 % de Français qui lui accordent la leur.

L’extrême-droite en France : la perception d’un phénomène réel de plus en plus affirmé, de moins en moins rejeté

Enseignement central de l’étude menée par Viavoice pour Libération, 3 Français sur 4 déclarent avoir une perception claire de ce qu’est l’extrême-droite. De quoi constater une opinion qui déclare avoir des repères s’agissant de ce que recouvre cette fraction de l’échiquier idéologique et politique, en tout cas du point de vue général. Plus précisément, les Français sont 68 % à estimer que la limitation de l’accès à la nationalité à des critères de mérite et d’assimilation constitue une idée proche de celles de l’extrême droite, 67 % à penser de même s’agissant de l’interdiction du port du voile dans la rue et 66 % pour la restriction du droit d’asile en France.

Des scores certes majoritaires mais à relativiser lorsque 3 Français sur 4 affirment savoir ce qu’est l’extrême-droite, soit une proportion nettement plus tranchée. Un seuil de tolérance envers ces différentes mesures doit dès lors être noté, autour d’environ 20 % de la population française, allant même jusqu’à ¼ d’entre elle s’agissant de l’instauration d’une présomption de légitime défense pour les policiers. Une photographie qui témoigne de la pénétration latente d’une certaine radicalité idéologique dans la société française.

En ligne avec ces constats, 39 % des Français estiment que l’importance de l’extrême-droite, entendue comme les « partis politiques, les mouvements, les médias et les personnalités publiques exprimant des idées d’extrême-droite » est sous-estimée en France. Si 18 % pensent au contraire que cette importance est surestimée, ils sont 29 % parmi les sympathisants de la mouvance en question.

De quoi y lire le sentiment d’une position considérée par les premiers intéressés comme encore minoritaire dans la société française, vision qui participe du récit propre à cette radicalité politique qui se conçoit précisément comme « anti-système ». De quoi lire, aussi, une dissociation entre la position de ces intéressés et la qualification d’ « extrême-droite », agissant comme une mise à distance de cette appellation par rapport à des positions subjectivement considérées comme n’en faisant pas partie. Pour preuve : seuls 34 % des sympathisants d’extrême-droite estiment que le Rassemblement national se situe dans cette mouvance.

Signes de l’érosion du caractère longtemps considéré comme « repoussoir » de l’extrême-droite, seule la moitié de la population française se dit « inquiète » s’agissant de sa montée en France, constat global de montée partagé par 8 Français sur 10. Un tiers de la population déclare que cela suscite chez elle peu d’inquiétude (32 %) et seuls 21 % de l’opinion estiment que les idées d’extrême-droite sont « toujours mauvaises ».

Un constat qui doit probablement à une fatigue et un rejet des dogmatismes politiques assénés reçus comme binaires voire culpabilisants (« toujours bonnes » / « toujours mauvaises »), mais qui n’en demeure pas moins éloquent sur la perméabilité croissante d’une partie de l’opinion vis-à-vis d’idées classiquement attribuées au segment le plus à droite de l’échiquier politique. L’effondrement des phénomènes de « fronts républicains » observé aux dernières élections législatives en atteste.

Plus marquant encore, autour d’un Français sur quatre estime qu’il est une « bonne chose » que la place des idées d’extrême-droite soit de plus en plus importante aux niveaux politique et médiatique (respectivement 26 % et 23 %). Indice sur le fondement de ces différentes positions : ce tiers de l’opinion (32 %) qui estime que l’extrême-droite en France est moins dangereuse qu’auparavant, un score de 10 points supérieur à la proportion considérant l’inverse (22 %).

Un Rassemblement national notabilisé

Au niveau partisan, les enseignements s’avèrent en cohérence avec les résultats précédemment soulignés. Si un tiers des Français se garde de comparer les deux formations, la proportion de l’opinion estimant le RN comme plus crédible, plus compétent, moins radical et moins violent que LFI est systématiquement supérieure à la position inverse. La France insoumise, principal mouvement d’incarnation d’une gauche souvent qualifiée de radicale, est considérée comme « plus dangereuse » que le Rassemblement national pour 35 % des Français, un segment de la population deux fois plus important que celui qui soutient la position opposée (18 %).

Autant de signaux non plus d’une seule « banalisation » mais d’une véritable « notabilisation » du parti que Marine Le Pen a représenté à 3 reprises lors de l’élection présidentielle. Un phénomène constaté depuis maintenant plusieurs années et qui s’est récemment incarné dans l’habile dispositif d’expression et de position adopté par le groupe RN à l’Assemblée nationale à l’occasion des débats sur la réforme des retraites. L’attitude opposée choisie par les parlementaires Insoumis pourrait ainsi avoir servi de paratonnerre au parti dirigé par Jordan Bardella, discret dans les débats en séances comme en commission et intransigeant sur sa politique de présence en hémicycle.

Après plusieurs trimestres qui ont vu la question sociale occuper la majeure partie de la discussion publique sans que les gauches ne parviennent réellement à en tirer les bénéfices, cette photographie de l’opinion interpelle. Elle interpelle d’autant que les débats sur la question de l’immigration qui s’ouvriront cet automne à l’Assemblée nationale devraient installer le Rassemblement national en zone de confort et pourraient mettre la stabilité du gouvernement en péril. A trois ans et demi de la compétition présidentielle, le Rassemblement national semble plus que jamais se donner les moyens d’être prêt pour apporter ses réponses. A ses adversaires de savoir construire et expliquer les leurs.

 

 

Marine Le Pen
La bataille gagnée de la respectabilité, la course engagé pour la crédibilité

La triple candidate à l’élection présidentielle (2012, 2017, 2022) pour le Rassemblement national a engagé depuis maintenant de nombreuses années une entreprise de respectabilité à son propre titre et à celui de son parti. Pour la présidente du groupe Rassemblement national à l’Assemblée nationale, deux autres chantiers se sont ouverts : celui de la notabilisation de ses troupes à l’Assemblée et celui de sa crédibilité personnelle. Comment l’opinion se positionne-t-elle sur l’ensemble de ces sujets ? C’est l’enjeu du nouveau portrait d’opinion Viavoice – Libération.

Opinions et traits d’image Marine Le Pen : une dynamique positive installée

L’ancienne présidente du Rassemblement national bénéficie d’une dynamique globalement à son avantage dans l’opinion.  Seconde personnalité politique préférée des Français derrière Edouard Philippe (baromètre politique Viavoice – Libération, août/septembre 2023), elle recueille 37 % d’opinions positives, un score et une place qui peut suffire à considérer la bataille de la respectabilité comme remportée par la principale concernée. La dynamique apparaît d’ailleurs positive aussi bien sur le long-terme (+10 points depuis novembre 2021) que sur le court-terme (+4 points depuis juin 2023).

29 % des Français déclarent à ce titre que leur perception de Marine Le Pen a évolué positivement ces derniers mois quand ils ne sont que 14 % à déclarer l’inverse. Un ratio encourageant pour Marine Le Pen à trois ans et demi de la prochaine élection présidentielle qui doit beaucoup à son habileté dans sa gestion de sa mise en retrait et aux choix tactiques de ces derniers mois : discrétion dans les discussions parlementaires sur la réforme des retraites et tiédeur d’affichage dans la position publique du RN à ce sujet. Plus de 4 Français sur 10 estiment ainsi que Marine Le Pen est sortie renforcée de cette séquence. Une attitude qui assure un impact d’autant plus important au Rassemblement national lorsque la conjoncture lui permet d’élever la voix dans son périmètre d’intervention traditionnel. C’est ainsi qu’aux yeux d’une majorité de Français (54 %), Marine Le Pen est également sortie renforcée de la séquence récente des émeutes. Un constat majoritaire dans toutes les catégories socio-professionnelles et dans la quasi-totalité des classes d’âge.

Un point noir reste ancré dans l’image de Marine Le Pen : elle ne rassure pas. 48 % des Français estiment qu’elle n’est pas rassurante et une large majorité (61 %) la jugent même « autoritaire ». En outre, elle n’apparaît toujours pas crédible pour l’image de la France à l’étranger aux yeux d’une majorité de l’opinion (53 %). Un défaut néanmoins rapidement compensé par une proportion similaire de l’opinion qui lui attribue des vertus de courage (60 %). C’est néanmoins là encore là où le bât blesse : la capacité de rassemblement (51 % estiment qu’elle n’est pas en mesure de rassembler la droite) et une difficulté à incarner l’apaisementeetxdoncxàxrassurer.

Marine Le Pen : crédibilités et compétences

Sans surprise, c’est d’abord sur les enjeux régaliens que la crédibilité de l’ancienne présidente du RN est la mieux évaluée : immigration, sécurité et justice. Si elle n’apparaît majoritaire sur aucun de ces enjeux (50 % au mieux, sur l’immigration), l’évolution de ses scores sur ces deux dernières années témoignent là-aussi d’une dynamique ascendante : + 7 points sur l’immigration (depuis novembre 2021), même augmentation sur la justice, + 9 points sur le pouvoir d’achat, + 6 sur l’éducation et la santé… les données sont massives. En outre, 35 % estiment que Marine Le Pen les compétences pour sortir la France des crises actuelles, un score en progression de 8 points en près de deux ans.

L’écologie, l’Europe, le monde de l’entreprise et l’image de la France à l’international apparaissent comme les secteurs où les marges de progression de la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale sont les plus importants. Mais si les progrès constatés sur ces enjeux dans l’étude menée par Viavoice pour Libération sont plus timides, ils existent néanmoins.

Marine Le Pen, le Rassemblement national et la perspective de l’élection présidentielle de 2027

Après deux qualifications au second tour des deux dernières élections présidentielles et une progression de plus de 7 points entre les deux échéances, la perspective d’une victoire de Marine Le Pen relève de moins en moins de l’utopie politique. L’opinion est claire à ce sujet : plus d’un Français sur deux estime probable une victoire de celle-ci en 2027. La moitié de l’opinion estime que cela serait une bonne nouvelle pour « l’identité culturelle de la France », donnée qui rappelle l’importance de la dimension identitaire du vote RN – et près d’un parent d’enfant sur deux estime que l’élection de Marine Le Pen en 2027 constituerait une bonne nouvelle pour leur(s) enfant(s). A l’inverse, 50 % des Français estiment que cela desservirait l’influence de la France dans le monde, enjeu de réassurance, là encore.

Si le vote Marine Le Pen inquiète encore, force est de constater qu’il est de plus en plus assumé et de moins en moins impensable pour une part de l’opinion : 43 % déclarent ainsi qu’ils pourraient voter pour elle à l’avenir.

Autant de signaux propres à la personne Marine Le Pen qui accompagne une dynamique observée plus largement s’agissant du Rassemblement national voire de l’extrême-droite (Baromètre politique Viavoice pour Libération, août-septembre 2023). La bataille de la respectabilité gagnée, celle de la crédibilité semble en bonne voie. C’est sur le fond des enjeux que la bataille se jouera, et son issue dépendra autant de la voix de Marine Le Pen que de celles de ses adversaires.

 

Adrien Broche
Responsable des études politiques et publiées

Par :

Adrien
Broche
Lola Lusteau
François Miquet-Marty

 

Publié le 04/09/2023

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